Autodidactes
  • 6 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Celui qui n’a jamais voulu aller à l’école, par Claude Parchliniak
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« Les plaisirs minuscules (…)
 Le mépris à l’égard des règles habituelles de bienséance.
Les pieds nus, les mains dans les plats.
La possibilité de presque tout dire.
Les débats sans fin.
L’énergie, l’exubérance
émanant de cette communauté soixante-huitarde avant l’heure.
La lumière, malgré les ténèbres. »[1]

Dans son premier roman, La Cache[2], qui a obtenu le prix Médicis en 2015, Christophe Boltanski, neveu de Christian, nous fait pénétrer au fil de son ouvrage dans l’intimité familiale de l’appartement des « Bolt », rue de Grenelle. Plusieurs générations de Boltanski y vécurent. L’appartement était complété d’une voiture.

On y voit grandir son oncle Christian. Cet artiste plasticien immense, vient au monde en cette année 1944, le jour où sonnent les cloches des carillons de Paris pour annoncer la Libération. Le père, médecin juif d’origine russe, vient de passer vingt mois dans une cache ménagée entre deux étages de l’appartement, selon un stratagème inventé par sa femme pour le sauver de la fureur nazie. Il n’en sortait que le soir pour la rejoindre dans son lit. Sous le nom de Christian Liberté Boltanski, le troisième garçon de la famille est reconnu par son père à la mairie du VIIème. Le père demeura dans une peur continuelle. « Le dehors l’écrasait. »[3]

Les parents ne sortaient qu’en voiture. Personne ne se déplaçant à pied, et encore moins seul. Leur mère était au volant et servait de chauffeur à leur père. « Ils n’abandonnaient personne derrière eux. Nous partions tous ensemble. »[4] C’est ainsi que Christian passait toutes ses matinées dans la voiture, auprès de sa mère qui accompagnait son père à l’hôpital Laennec où il travaillait et tous deux l’attendaient à l’intérieur du véhicule. Pendant ce temps, sa mère écrivait des romans et Christian observait à travers les vitres les va-et-vient de la rue. « Il guettait en particulier, le front appuyé sur la vitre, l’arrivée d’une petite fille dont il était tombé amoureux, sans jamais lui adresser la parole ».[5] Sa mère lui offrit ensuite des crayons.

« Christian refusait d’aller à l’école. Sur le chemin, il s’accrochait aux réverbères en hurlant comme si on le trainait à l’abattoir. Après une instruction primaire intermittente et chaotique dans différents établissements catholiques du quartier où il était traité de « petit rabbin », il fut déscolarisé une bonne fois pour toutes autour de sa dixième année ».[6] Christian-Liberté ne quittait jamais sa famille. Il savait ne pas parler, ne rien faire. Son frère ainé l’emmenait partout avec lui, à la Sorbonne par exemple, où il attendait sagement la fin du cours. Ou alors il regardait la télévision avec sa grand-mère ou jouait avec des soldats de plomb. Il était obsédé par la cache où il n’avait pas le droit d’aller. Ce trou qui tout à la fois avait sauvé son père et n’était pas sans évoquer un tombeau avait prolongé bien après la guerre l’angoisse de la trahison, de la dénonciation.

Vers treize ans il passa de la pâte à modeler à la réalisation de tableaux, massacres d’innocents ou villes incendiées, pendant que son frère ainé lui enseignait l’histoire ou l’anglais. « Il finit par acquérir le savoir d’un griot. »[7] Son neveu est longtemps resté son compagnon de jeux, de batailles. « Je pense que Christian, par gentillesse, s’arrangeait pour me laisser gagner. (…) En jouant aux petits soldats, il affirme avoir beaucoup appris sur son travail. Sur l’ironie du minuscule, sur la capacité des menus objets à s’ériger en monuments, sur le faux qui permet d’accéder à une vérité plus profonde, sur les liens entre l’enfance et la mort ».[8]

Plus tard, il travailla la glaise, fabriqua des séries qu’il alignait et « témoignaient d’un échec, de son incapacité à obtenir une sphère parfaite, comme s’il voulait illustrer l’impasse de l’œuvre d’art “à l’heure de sa reproductibilité technique”. »[9] Il passait ainsi du temps à détruire et recommencer. « Il aimait l’idée du ratage, de la fragilité de l’existence, de l’impossibilité de sauver ce qui a été. »[10]

Il ne réussit à sortir seul de chez lui qu’à dix-huit ans pour rejoindre une galerie achetée par sa mère afin de lui permettre une activité. Il s’y adonne à la peinture, d’ailleurs il se définit toujours comme peintre, avant de tenter de reconstruire des souvenirs perdus, de retrouver des traces, des empreintes de ce qui a disparu par des installations. L’existence de sa pratique artistique si intimement intriquée et indissociable de sa vie depuis l’enfance est exemplaire de son choix à la fois insondable, éprouvant et décidé pour inventer son échappatoire.

[1] Boltanski C., La cache, Stock, 2015, p. 274.

[2] Ibid., p. 30.

[3] Ibid., p. 292.

[4] Ibid., p. 12.

[5] Ibid., p. 19.

[6] Ibid., p. 315.

[7] Ibid., p. 319,

[8] Ibid., p. 123.

[9] Ibid., p. 30.

[10]Ibid., p. 30.