Érotiques
  • 6 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Éros et Autre, par Anaëlle Lebovits-Quenehen
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Il n’est pas certain que les femmes soient, comme telles, tellement sensibles à l’érotisme tel qu’on le conçoit habituellement. D’où peut-être, la nécessité de distinguer l’érotisme que nous pourrions qualifier d’érotique, d’une érotique plus affine à la position féminine, une érotique, disons, érotomane[1]. Car il y a l’érotisme viril et l’érotisme féminin, l’érotique des représentations partagées, et l’érotisme sur mesure, l’érotisme qui peut devenir objet de culture et l’érotisme qui ne vaut que pour une (ou un), l’érotisme qui fait entrer l’objet potentiel de désir dans une série et celui qui l’en sort.

L’érotisme érotique, celui qui sied aux hommes (et aux femmes dans la dimension où elles croient éventuellement en être, elles aussi), est compatible avec le dressage comme mode d’apprentissage de la rencontre sexuelle. Un film érotique qui a pour titre Dressage l’indique assez. Et, pour ne rien dire ici d’Histoire d’O., notons que le fameux 50 nuances de Grey emprunte cette pente séculaire.

Il en va autrement de l’érotique féminine. Elle n’est pas objet de culture, mais vaut pour les femmes qui s’y laissent rapter dans une parole d’amour incarnée et les actes qui la supportent. Elle ne met pas tant en jeu le regard que la voix et tient tout entière dans la parole d’amour incarnée qui doit savoir se renouveler, encore.

L’érotisme érotique suscite le désir en prenant quelques détours. L’érotisme érotomane en passe par l’amour pour condescendre au désir. Que la parole d’amour en vienne seulement à manquer et voici la femme désirée ravalée au rang d’objet de jouissance – elle peut éventuellement en jouir elle aussi, mais ce n’est certainement pas par là qu’elle s’éprouve le plus femme.

L’érotisme, quel qu’en soit finalement le genre, prétend établir une médiation entre soi et l’autre, mais le circuit qu’il emprunte pour ce faire, le ramène toujours à soi. Lacan considère en ce sens que la jouissance phallique – dont tout érotisme semble relever – est l’obstacle par lequel l’homme ne parvient pas à jouir du corps de la femme. Ce dont il jouit en effet, c’est bien plutôt de la jouissance de son organe – une jouissance de jouissance donc. Quant aux femmes qui aiment les hommes ou les femmes qui aiment les femmes, Lacan nous indique qu’un certain nombre d’entre elles « âment l’âme » dont elles sont aimées. Et « âmer l’âme » est un autre type d’impasse qui les ramène à elles : quand une femme l’emprunte, c’est pour mieux se mêmer – Lacan joue sur l’équivoque. L’érotique érotomane porte toutefois la marque du pas-tout, en ce qu’elle exige d’être sans cesse ressuscitée : too much, en somme.

Jacques-Alain Miller indiquait, lors de la dernière journée UFORCA, que quand les femmes parlent de sexualité, elles en parlent comme des hommes. C’est si vrai. La jouissance dite féminine manque, elle, à se dire. Les femmes s’y mêment moins dans les paroles de l’Autre et s’y éprouvent davantage autres à elles-mêmes.

Si ne sont hétéros, que celles et ceux qui les aiment en tant que telles, disons que l’Éros à tendance auto-érotique les ratent nécessairement. Qu’on soit femme ou homme d’ailleurs, être hétéro ne s’enseigne pas, ça s’apprend à peine, et cela s’éprouve seulement à l’occasion – l’analyse en est une !

[1] Le terme est employé par Jacques-Alain Miller dans son « Répartitoire sexuel », in Cours d’orientation lacanienne de l’années 2014-2015.