Numérique
  • 13 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Adulting : quand Internet se surprend à grandir, par Quentin Dumoulin
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Quelle place sur le Net pour la figure de l’adulte ? Ce nouveau lieu qu’est le cyberespace est apparu à l’époque de « l’enfant généralisé »[1]. Internet, reliant chacun, a-t-il révélé au monde « qu’il n’y a pas de grandes personnes » ? L’expression, relatée par A. Malraux[2] et extraite par J. Lacan[3], apparaît énigmatique. L’expérience d’Internet, véritable « fait humain » plutôt que « phénomène d’époque »[4], pourrait cependant l’illustrer.

Sur Internet, Adult n’est plus un nom ou un stade de la vie mais s’est imposé comme verbe d’action, une impression qui arrive davantage par la contingence que par nécessité. Les réseaux dits sociaux témoignent bien du caractère de généralisation de l’enfance, entre candeur innocente et débridement pulsionnel, images de petits chatons d’un côté et pugilats numériques[5] de l’autre.

L’Urban Dictionnary, encyclopédie du langage de la nouvelle « rue » que sont les « autoroutes de l’information », nous renseigne sur ce nouveau concept d’adulting. Ce mot d’esprit « geek » désigne ce sentiment où le sujet s’éprouve comme « devenant adulte » et réalise du même coup – sur fond de nostalgie – qu’il n’est plus un enfant ou un adolescent. Le mot désigne un certain désenchantement, puisqu’une définition retenue par le dictionnaire explique qu’adulting désigne ce moment « où la lumière au fond de tes yeux diminue progressivement puis s’éteint »[6]. Si les affects générés par l’effet de vérité ressenti sont variés, entre nostalgie et fierté, la logique à l’œuvre du sentiment est, elle, universelle et s’impose comme une variante définie de l’éternel « coup de vieux ».

On peut entendre ce néologisme comme la tentative de serrer au plus près ce temps logique d’un passage à l’âge adulte, « la plus délicate des transitions »[7]. Aussi cette proposition langagière charrie-t-elle un certain nombre de représentations, multiples et précaires, occupant la place de nos rites initiatiques, disparus avec la fin de l’ordre du Père. Ainsi « avoir des horaires de bureau », contracter un « crédit pour la voiture »[8] tout comme « faire son lit »[9] seraient autant de signes de l’adulting. Le terme vient finalement désigner une « immixtion de l’adulte dans l’enfant »[10].

Nouveau terrain vague, le web s’impose comme le lieu où se déroule également le « moratoire » adolescent évoqué par S. Freud[11], conceptualisé par E.H. Erikson[12], et que J.-A. Miller propose d’identifier comme « procrastination »[13] de l’adulte chez l’adolescent.

Adulting signe aussi le désarroi du sujet moderne qui l’accompagne dans ce sentiment unheimlich. Aucun « How to », selon la formule consacrée par les tutoriels, ne peut venir répondre de ce que serait « to be an adult ». « To adult » se propose d’en être un essai de définition pragmatique (et, à l’occasion, comique). Ainsi le sujet élabore-t-il sur Internet la réponse à ce qui ne s’apprend pas mais qui peut essayer de se dire, adulting par exemple.

[1] Lacan, J., « Discours de clôture des Journées sur les psychoses chez l’enfant », Recherches, numéro spécial Enfance aliénée II, Paris, décembre 1968, p. 150.

[2] Malraux, A., « Antimémoires », Œuvres complètes tome III , Paris, Gallimard, NRF, 1996, p. 5.

[3] Lacan, J., « Discours de clôture … », op. cit., p.150.

[4] Déjà Pierre Lévy en 1990 prédisait le succès du « virtuel » et tentait de rattacher l’avènement des nouveaux appareillages à la poursuite d’une « hominisation ». Lévy, P., Qu’est-ce que le virtuel ?, Paris, La Découverte, 1995.

[5] Cf., sur la dimension psychologique de tels accès, Virole, B., « Réalité virtuelle et incarnation numérique », La lettre de l’enfance et de l’adolescence, vol. 82, n°4, 2010, p. 83-86.

[6] « Post adolescence when the light in your eyes fade away and dies. », http://www.urbandictionary.com/define.php?term=Adulting

[7] Hugo, V., Les travailleurs de la mer. Tome I. Paris, Testard, Librairie de l’Édition Nationale, 1891, p. 96.

[8] http://www.urbandictionary.com/define.php?term=Adulting

[9] Le post qui relate la première occurrence du terme sur le web était consacré à cette tâche, http://adultingblog.com/post/8069644027

[10] Miller, J.-A., « En direction de l’adolescence », Intervention de clôture à la 3e Journée de l’Institut de l’Enfant, 2015. https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2015/04/en_direction_de_ladolescence-J_A-Miller-ie.pdf

[11] Freud, S., « Contributions à la discussion sur le suicide », Œuvres complètes vol. XX, Paris, PUF, 2009, p. 77.

[12] Erikson, E.H., Adolescence et crise. La quête de l’identité, Paris, Flammarion, 2011.

[13] Miller, J.-A., « En direction de l’adolescence », op. cit. C. Leduc signale également que le succès du terme de « procrastination » s’est d’abord découvert sur le net. Leduc, C., « Pour une clinique du réseau : sexe et ados sur Internet », Conférence à Reims le 19 mars 2016.