Édito
  • 13 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Le roman d’apprentissage, par Philippe Hellebois
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Apprendre, le titre des prochaines Journées se croise avec ce qui constitua un genre littéraire classique depuis les Lumières, voire même le Grand Siècle, celui des romans d’apprentissage ou de formation. Fénelon, Goethe, Fielding, Voltaire, Marivaux, Denon, Dickens, Stendhal, Balzac, Flaubert, Tolstoï : la liste est longue, et pourrait même l’être plus encore en allant jusqu’à Gide et à d’autres, tant les limites du genre sont, comme toujours, floues. Un héros, souvent un jeune garçon, du moins jusqu’à Emma Bovary, quitte sa famille, son milieu, se confronte au monde, c’est-à-dire à l’Autre, aux femmes pour devenir ce qu’il n’était pas encore … Présenté comme ça, il ressemble d’ailleurs au petit ours de notre affiche ci-dessus, que présentait Virginie Leblanc précédemment : il jette un œil au loin, regarde ailleurs que son aîné, s’apprêtant à vivre des aventures qui ne seront qu’à lui.

Si notre monde liquide n’est plus celui des grands écrivains du dix-neuvième siècle qui donnaient consistance à un genre littéraire spécifique, cela ne veut pas dire que la source qui l’alimentait en soit pour autant tarie. Elle coule toujours mais ailleurs, et baigne des écrivains tellement nouveaux qu’ils ne se revendiquent pas comme tels, ce qui est sans doute un tort : les psychanalystes. Les psychanalystes seraient-ils des écrivains ? Et pourquoi pas ? En tout cas, parfois … Mais attention, la littérature dont il s’agirait n’est pas celle à laquelle se raccrochent les psychanalystes en mal d’invention brocardés par Lacan dans « Lituraterre », soit la littérature comme cul-de-sac de la psychanalyse[1], mais à l’inverse celle qui peut trouver en la psychanalyse une nouvelle vie. Celle-ci n’est pas le nouveau masque de la littérature, mais comme elle, et après elle sans doute, une façon d’attraper le réel pas le signifiant. Si Freud, comme le remarque J.-A. Miller, fit allégeance au scientisme de son temps, c’était néanmoins d’abord un littéraire raffiné. Et Lacan dans cette veine n’était pas en reste : l’artiste toujours nous précède, nous fraie la voie. [2]

Lacan en a tiré des leçons quant au savoir qu’il faut rencontrer pour devenir autre chose qu’un quelconque : il est au-dehors, soit dans l’Autre ; il fait donc immixtion pour le sujet, au mieux il le secoue, au pire, il le traumatise[3] ; il est donc à prendre, apprendre s’écrira volontiers en deux mots ; il ne s’agit pas tant d’un message que d’une substance résultant d’une expérience de jouissance ; sa valeur est d’usage, et non d’échange.[4]

Tant de choses restent donc à écrire … A suivre !

[1] Lacan, J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 12.

[2] Lacan, J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192.

[3] Lacan, J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 753 et 757. Sur l’immixtion voir aussi Miller, J.-A., « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Navarin, 2015, p. 195.

[4] Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1975, p. 89.