Les initiatrices
  • 13 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Le Blé en herbe de Colette, par Serge Cottet
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On se rappelle les amours des deux adolescents inséparables du Blé en herbe, qui se retrouvent en vacances chaque année sur fond de mer à Cancale. Plus émancipés que Daphnis et Chloé, les deux enfants, Vinca et Philippe sont promis l’un à l’autre depuis longtemps. Un rituel s’achève, ce sont les dernières vacances prévues ensemble. La jeune fille aimerait savoir à quoi s’en tenir pour la suite alors que l’homme commence à percer sous l’adolescent de seize ans.

Colette fait intervenir alors un personnage sulfureux, « l’impérieuse et grave dame en blanc »[1], qui vient contrarier cette idylle. Nouvelle Aphrodite, elle entreprend l’initiation amoureuse de Philippe. Son apparition inopinée dans le roman, en voiture, avec talons, cigarette aux lèvres, maquillage agressif, à la voix d’homme, annonce le drame. On pense à « l’intrigante raffinée » de la thèse de Lacan : c’est d’époque[2] ! Selon toute apparence, c’est elle qui prend l’initiative. Philippe, troublé et anxieux, ne recule pas. Celle-ci pousse ses avantages : « Mais faut-il appeler novice l’adolescent que l’amour a, dès l’enfance, sacré homme et gardé pur »[3] ? Raison suffisante pour le déniaiser. Le moment de vérité est discret dans le roman ; pourtant, l’intrigue est émaillée d’éléments plus sulfureux.

Mme Dalleray, la dame blanche, a dans le roman, deux fois l’âge de l’ado (32 ans). Déjà dans Chéri (1920), Léa la courtisane, a vingt ans de plus que son amant. Colette récidive. Comme il est dit dans la préface : « C’est le même thème de la convoitise qui jette les quémandeuses sur les adolescents »[4]

Camille Dalleray, « insexuée », garçonne des années 1920, a plus d’un trait des « amies » de Colette, comme de Colette elle-même. L’ambiance est à la transgression, l’éducation sentimentale se doit de violer un tabou. L’initiation sexuelle qui se dispense de l’effusion amoureuse s’accomplit dans le plus grand malentendu. L’intrigante, prudente et calculatrice, guette sa proie, tandis qu’un affect d’angoisse traverse le garçon. Colette décrit le « traumatisme », mot rare pour l’époque, que lui cause le son de sa voix.[5] La description toute en allusions du rapport sexuel, ne ressortit pas de la pudeur de l’époque ni du risque de censure. Inutile de gloser sur l’exploit. Philippe n’en est pas rendu plus viril, il pleure dans les bras de sa jeune fiancée. Le malaise du sexe demeure.

C’est que les adolescents sont encombrés par l’amour qui ne trouve pas de réponse, d’exutoire dans le corps ; une certaine mauvaise humeur en résulte. Camille est comme la médiatrice nécessaire à l’amour physique, comme les grandes courtisanes de l’antiquité chères à Pierre Louÿs. Et Colette relève « l’hypocrite pédagogie »[6] de l’aventurière conquérante.

Le cinéma s’est emparé du roman en 1954, année de la mort de la grande écrivaine. Autant-Lara a choisi Edwige Feuillère dans le rôle de Camille. À la même époque[7], il mettait en scène Danielle Darrieux et Gérard Philipe dans Le rouge et le noir. Manifestement, Stendhal s’est invité dans le roman de Colette. Edwige Feuillère semble plus sentimentale que courtisane. Dans le film, un rôle glisse sur l’autre et Camille Dalleray est plus soucieuse des sentiments que lui destine le jeune homme que dans le roman. Le garçon est un peu mufle, la femme mûre un peu dépitée, il y a des scènes de ménage : c’est du Macron ! Le roman quant à lui, garde un parfum de scandale.

Les allusions à la biographie amoureuse de Colette sont évidentes. De son propre aveu, c’est une transcription de ses amours avec son beau-fils, le fils de son second mari Henri de Jouvenel. Peu après son roman en 1923, elle divorcera de lui. On peut dater de 1921, l’année de ses amours avec le jeune homme, Bernard, qui dureront cinq ans. Comme dans Chéri, elle est sa maitresse, et vingt années les séparent.

Celle que Julia Kristeva considère comme « la reine de la bisexualité » fait pourtant plus fort dans le registre de la provocation. Les admirateurs et les critiques édulcorent facilement ce couac en l’amalgamant à tous les esclandres de Colette ; passant d’une amie à l’autre, s’affichant sans complexes avec des « gouines » célèbres de l’époque, tout en se mariant trois fois. Femme libre, libérée, féministe, amoureuse, une vraie femme. Et incestueuse en plus !

Colette livre d’ailleurs le secret de sa fiction dans La vagabonde, la phobie de l’exogamie : « J’ai refusé de faire chambre commune avec mon mari, parce que je trouvais immoral de vivre auprès d’un jeune homme étranger à ma famille »[8]. Bernard est l’amant parfait ; on reste en famille.

[1] Colette, Le blé en herbe, Paris, GF Flammarion, 1969, p.88

[2] 1923

[3] Ibid., p.97

[4] Ibid., p.24

[5] Ibid., p.85

[6] Ibid., p.106

[7] 1954

[8] Colette, La vagabonde, Paris, Albin Michel, Coll. Le livre de poche, 1973, p.154