La première fois
  • 20 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Louis Braille et son œuvre universelle, par Catherine Lazarus-Matet
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Lire sans voir. Cela suppose un désir à l’œuvre, ou un dictat éducatif, ou les deux, qui supplée à la fonction de l’organe. Encore faudra-t-il apprendre, faire l’apprentissage que le désir ou la norme commande. C’est ce que l’on peut saisir de l’histoire de Louis Braille et de son système de lecture à l’usage des aveugles. À Londres, au Charing Cross Theatre, l’on peut voir, jusqu’au 24 juin, un spectacle musical français de Sébastien Lancrenon, The Braille Legacy, créé ici en anglais, et consacré à ce tout jeune inventeur. On y apprend, si on ne la connaît pas, la magnifique histoire de son invention. Comme le dit l’auteur de la pièce, admiratif du jeune génie, deux cent ans avant Steve Jobs, Braille a inventé la communication tactile. Mais pas seulement : il est le premier, de par son désir propre, à avoir ouvert le vaste champ du savoir aux aveugles. Sa créativité étant l’écho de sa pulsion de vie.

S’il s’agit d’invention, de désir affirmé, de génie, de nécessité absolue, de générosité, de détermination extraordinaire chez le jeune Louis, il s’agit aussi de première fois, car jusqu’à ce que l’obstination de Braille fasse accepter par l’institution médicale son invention, l’on traitait les aveugles en tant qu’handicapés, aux capacités d’apprentissage limitées, leur reconnaissant à peine le statut d’êtres humains, et l’on considérait la cécité comme une maladie incurable qui laisserait à jamais les aveugles hors des lumières du savoir. À onze ans, Louis entend une conférence donnée par Nicolas-Charles-Marie Barbier qui a produit un système de lecture que l’enfant estime inabouti, mais sur lequel il s’appuiera pour le perfectionner, y incluant l’alphabet et la ponctuation, et donner accès à l’ensemble de la culture aux aveugles. Et aussi à l’écriture musicale, lui-même étant un brillant organiste. Et également aux échanges entre voyants et non-voyants. Élève brillant en toute matière, à quinze ans il enseigne dans l’Institution en tant que répétiteur. Les professeurs de l’Institution Royale des Jeunes Aveugles freineront la possibilité pour Louis de faire découvrir son système, d’autant que l’on y appliquait la technique de Barbier qui se refusait, quelque peu vexé, à faire valoir le travail de Braille, ce qu’il finira pourtant par faire, Louis n’abandonnant jamais, ne se soumettant pas au discours du maître, surmontant toujours les obstacles. Un nouveau directeur, le Docteur Pignier, saura, lui, voir dans le travail de l’adolescent une remarquable avancée. Tandis que Barbier ne comprend pas que l’on puisse prétendre à accéder à la littérature et à la science sans voir.

Tout petit, Braille aimait travailler le cuir avec son père, bourrelier de son métier, jusqu’à ce qu’un outil lui crevât un œil et qu’une infection eût raison de l’autre. Les parents voulaient pour leur enfant une bonne instruction. Il est habituel de lire que son habileté manuelle lui venait de ses toutes premières années. Et c’est sur du cuir qu’il imprimera les caractères de son alphabet.

Braille illustre comment l’éducation par un système trop étroit n’a pu vaincre son impératif intime d’accès à la lecture, la lecture pour tous. Un désir aussi présent de connaissance se rencontre chez Nicholas Saunderson[1], mathématicien enseignant à Cambridge, devenu aveugle à un an, qui, entre autres travaux sur l’algèbre et les dérivées, s’intéressait à la lumière, l’optique, les arcs-en-ciel. Diderot, dans sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient[2], en fait l’éloge.

Qu’il ne suffise pas d’être voyant, de maîtriser un savoir, technique ou autre, pour voir, c’est ce que le photographe Josef Koudelka[3], éternel voyageur, dit de lui-même : s’il reste trois mois au même endroit, il devient aveugle. Chaque nouveau voyage est une première fois qui lui rend la vue, lui qui n’a pas perdu l’organe.

Où l’on voit comment une première fois, une invention, porte la marque d’un sujet. Système ingénieux mais limité pour Barbier, système plus complet et simplifié, ouvert pour Braille qui de sa singularité a fait œuvre universelle.

[1] Mathématicien anglais, 1682-1739.

[2] Diderot D., Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, 1749.

[3] Photographe français d’origine tchèque, né en 1938.