Histoire
  • 27 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Rites de passage et romans d’apprentissage, par Déborah Gutermann-Jacquet
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Arnold Van Gennep forge en 1909 le concept de rite de passage afin de mettre en lumière comment les sociétés instituent des épreuves qui marquent les transitions entre les différents âges de la vie et permettent de symboliser ce qui se joue d’innommable dans le moment où, de jeune, on devient adulte, et on acquiert par là l’autorisation de s’agréger à la communauté, notamment en faisant couple. Les romans d’apprentissage d’hier peuvent mettre en scène ces rites et contribuer ainsi, autant à la symbolisation et qu’à la dramatisation qui accompagnent ce moment.

Roman grec ancien, Daphnis et Chloé est un drame du rite de passage ; l’histoire de deux amoureux qui n’obtiennent le droit de se marier qu’une fois affermis par les épreuves et les obstacles. Le rite de passage auquel ils sont soumis marque précisément ce moment où les héros sortent de l’enfance. Il est figuré par l’épreuve de l’exil, qui prend la forme d’un long voyage maritime ; d’un aller et d’un retour, la traversée marquant également un entre-deux-mondes[1] de tous les dangers. C’est à partir de cette séparation, de cet arrachement que les héros, confrontés aux pirates, aux brigands et au risque mortel, vont éprouver leur valeur.

À leur retour, ils sont prêts à s’unir et à s’agréger à la communauté[2]. Les épreuves subies sont censées les avoir autant autorisés qu’armés pour s’unir, selon des valeurs que le rite intiatique lui-même aura aidé à consolider.

Les Romantiques ont lu le drame de Daphnis et Chloé avec avidité, et ils en ont aussi transposé les enjeux à leur époque, comme le véritable best-seller de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, en témoigne. À différents égards, ce roman d’apprentissage, sans cesse réimprimé au cours du XIXème siècle, présente de nombreuses analogies avec Daphnis et Chloé. Sainte-Beuve en témoigne dans ses Nouveaux lundis, en le qualifiant de « perle de l’Antiquité » tandis qu’il le faisait par ailleurs voisiner aux côtés de Paul et Virginie au rang des chefs d’œuvres[3]. De même, Balzac, dans son avant-propos à la Comédie Humaine, dresse la longue liste des héros qui l’ont marqué et fait aussi voisiner, entre autres, ces deux références[4]. Mais là où précisément le roman grec venait métaphoriser comment un homme et une femme sont éduqués à s’unir dans l’épreuve, le roman de Bernardin de Saint-Pierre consacre l’échec de cette tentative.

Paul et Virginie sont élevés ensemble, comme des frères et sœurs – un peu trop –, ils s’aiment – un peu trop aussi. Leur amour sera mis à rude épreuve, mais contrairement à l’histoire de Daphnis et Chloé, il y aura un aller pour Virginie, mais pas de retour. Elle sera condamnée à errer dans l’entre-deux mondes, victime d’un naufrage sur le trajet qui la ramène de la rude Europe où elle fut éprouvée à l’île chérie sur laquelle elle a grandi, avec Paul.

Durant son voyage initiatique en Europe, Virginie subira à la manière des héros grecs, la méchanceté du monde. Elle sera confrontée à la séduction, à l’avidité du pouvoir, de l’argent, à l’hypocrisie, en bref, à tout ce dont sa vie au sein de son île l’avait préservée. Exilée de la nature, elle est, dans le monde que représente l’Europe, aux mains d’une grand-tante haineuse qui entend la marier contre son gré.

Le refus que Virginie oppose à ce mariage arrangé annonce son retour, puisqu’elle est chassée après cet épisode. Son agrégation au monde civilisé, bourgeois, sur le mode du dressage et de la renonciation n’a donc pas pris. Mais, pour autant, la voie du désir lui restera fermée puisqu’elle meurt en mer.

À l’inverse des héros grecs, ce best-seller romantique met ainsi en scène la « désintégration » de ses protagonistes. Paul, qui sombre dans une noire mélancolie, est condamné à la marge. Sur fond d’imitation des rites d’apprentissages antiques, le couple formé par Paul et Virginie illustre ainsi l’incapacité des héros romantiques d’adhérer au monde adulte et aux valeurs qu’il porte. Il dénonce à sa manière, dans un monde sur-codifié où la pédagogie entend régner en maître sur les cœurs, la voie d’impasse où il mène ses jeunes. La mort des héros, leur impuissance et leur douleur, décrites page après page, demeurent ainsi le témoignage de leur refus, refus d’appartenir à un monde de semblants fondé sur la négation du désir. Ils paient fictivement ce refus de leur propre anéantissement.

 

 [1] Lalanne S., Une éducation grecque, rites de passage et construction des genres dans le roman grec ancien, Paris, La Découverte, 2006, p. 12-13, p. 109.

[2] Ibid., p. 121.

[3] Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, tome 2, Paris, Calmann-Lévy, 1883-1886, p. 445.

[4] De Balzac H., Œuvres complètes de M. de Balzac. La Comédie Humaine, 1, Avant-propos, Paris, Académia, 1842, p. 1.