Édito
  • 27 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Le prix du savoir, par Philippe Hellebois
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« Qu’un ordinateur pense, moi je veux bien. Mais qu’il sache, qui est-ce qui va le dire ? »[1]

L’ordinateur pense, c’est-à-dire qu’il joue sans cesse avec les signifiants, à moins que ce ne soit l’inverse, mais il ne sait rien faire d’autre. En effet, si nos claviers achèvent à leur façon les mots que nous avons commencés d’écrire, on ne peut pas dire pour autant qu’ils en jouissent. Ceci est de notre ressort exclusif, et du fait non pas que nous soyons plus malins mais seulement plus vivants. Autrement dit, les lapsus de notre petite machine ne tournent au mot d’esprit que s’il y a quelqu’un à la réception pour s’en émouvoir. Que les mots s’entremêlent les uns aux autres ne signifie rien tant qu’un sujet, et pas n’importe lequel, en l’occurrence André Breton, n’ait dit qu’ils faisaient l’amour.

Prise au sérieux cette expérience commune a le mérite de permettre de situer les choses, soit le savoir, le sujet et l’apprentissage. Le savoir se situe dans l’Autre, à entendre comme un lieu, et peut y rester, c’est-à-dire demeurer comme un volcan, inactif, mort ou endormi. Le sujet n’est pas préalable, mais résulte de la rencontre du vivant avec le savoir ; le sujet en tant que tel n’apprend pas mais serait plutôt appris. Cette expérience, bon heurt ou mal heurt, a un prix, que nous décorons du doux terme d’apprentissage.

Ceci emporte encore d’autres conséquences. Le savoir que Lacan a progressivement assimilé à la jouissance pour en faire finalement son moyen même, n’est pas tant un message qu’une substance ; en termes marxistes, on dira que sa valeur n’est pas d’échange mais d’usage – on n’en fait pas commarxe, s’amuse Lacan – ; et il est à prendre bien plus qu’à apprendre.

Comment enseigner ce qui ne s’enseigne pas ? Ce fut la gageure de la vie même de Lacan qui fut tout entière consacrée à un enseignement qui ne se répéta jamais. Sa réponse constante, exemplaire, contagieuse : « à s’offrir à l’enseignement, le discours psychanalytique amène le psychanalyste à la position du psychanalysant ».[1] C’est dire que l’enseignement est d’abord affaire d’enseignant : il peut faire barrière au savoir ou y introduire, conduire, selon la position qui est la sienne par rapport à ce dont il parle. Est-ce un maître autoritaire et obtus, celui qui sait déjà ou au contraire, celui qui est animé d’un authentique désir de savoir, à sa manière un analysant ? Le premier sera le dresseur d’ours de nos cauchemars tandis que le second nous permettra de vivre.

 

[1] Lacan J., « Allocution sur l’enseignement », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 304.