La première fois
  • 27 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Les joies du cirque, par Bernard Lecoeur
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Que savons-nous du dressage, de ses méthodes, de ses finalités ? Est-ce aussi rustique qu’une réduction de l’être, obtenue par une machine à décerveler ? Pour mémoire, rappelons que si Lacan s’est livré à la dénonciation d’une psychanalyse qui confinait à un dressage du Moi, il n’y a pas vu une entreprise de conditionnement. Plutôt une rééducation émotionnelle, précisait-il. Alors, le dressage de l’ours serait-il du même acabit que la salivation provoquée du chien pavlovien ?

L’une des joies de mon enfance fut d’aller au cirque. Pas pour les clowns, les trapézistes ou les prestidigitateurs mais pour les animaux savants. Bien évidemment les fauves y occupaient une place de choix. Qu’elle ne fut pas ma déception d’apprendre ces jours-ci qu’un des représentants du célèbre cirque Bouglione – suivant en cela la décision du non moins légendaire Barnum aux États-Unis – annonçait l’arrêt définitif des numéros mettant en scène des animaux. Plus aucun ne se produirait dans ses spectacles et cela au nom du respect de l’amour que prétendent leur porter 80% des Français. Il faut respecter les familles, précise le courageux patron. Qu’allais-je donc chercher dans mes après-midi circassiens ?

Dans leur quotidien, nombre de psychanalystes réservent une place de premier plan au pet animal, parfois même au sein de leur cabinet, Freud le premier. Comme tous les êtres humains ils traitent l’animal à l’image de leur territoire, en en faisant une extension de leur libido. Dans une lettre à Marie Bonaparte – laquelle a consacré un ouvrage entier à sa compagne canine Topsy – il écrit qu’« en dépit de toutes les différences du développement organique »[1] existe à l’endroit de l’animal familier « ce sentiment de parenté intime, d’intimité incontestée »[2]. Pas l’ombre d’un lien de dressage qui relèverait d’un quelconque réflexe, mais bel et bien un lien d’amitié[3].

On sait comment Lacan parlait de sa chienne Justine. Non seulement elle était susceptible d’éprouver de l’angoisse[4], mais il envisageait qu’elle puisse rêver[5], d’où la question d’une éventuelle satisfaction hallucinatoire de son désir[6]. Qu’il lui reconnaisse « sans ambiguïté » l’usage de la parole, sans que cela implique un rapport au langage[7], ne manque pas de nous interroger : comment donc a-t-elle appris à parler ?

Les animaux parlent, cela ne fait aucun doute. Mais ils ne savent pas qu’ils parlent, en d’autres termes ils ne sont pas traumatisés par le fait qu’ils parlent. Qu’est-ce donc que ce savoir ? Dans un discours tenu à Tokyo en 1971[8] Lacan étoffe la question : quelle est la nature[9] du savoir qu’il y a à parler sa langue ? Rien qu’à poser cette question ça ouvre toutes les questions, répond-il allusivement. Il y a là une ambiguïté du savoir qui ne se touche que dans la parole, c’est-à-dire qui ne s’apprend pas.

 

[1] Freud S., « Lettre du 6 décembre 1936 », Correspondance (1873 – 1939), Connaissance de l’inconscient, Gallimard, 1966, p 473.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p.474.

[4] Lacan J., Analyticon in Le Séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Seuil, 1991, p. 227.

[5] Lacan J., Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Seuil, 1998, p.219.

[6] Lacan J., Ibid.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 29/11/1961, inédit.

[8] Ibid.

[9] Les italiques sont de nous.