Les initiatrices

Rousseau a seize ans lorsque, surpris devant les portes fermées de Genève, il décide de quitter définitivement sa ville natale, son métier de graveur où il s’ennuie ferme, et de partir à l’aventure. Sa rencontre quelques jours plus tard avec la bonne dame chargée de le convertir au catholicisme, Mme de Warens, est connue : s’attendant à trouver une rombière, il tombe sous le charme de cette trentenaire vive et cultivée, récemment divorcée : « Rien n’échappa au rapide coup d’œil du jeune prosélyte ; car je devins à l’instant le sien, sûr qu’une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. »[1]. Il s’installe auprès de celle qu’il appelle Maman, en tout bien tout honneur, s’attachant aux délices de partager sa vie et sa compagnie. Il trouve en elle un double attentif, une « tendre mère, une sœur chérie, une délicieuse amie »[2] ; c’est une passion, captivante, entretenue de pensées et de rêveries. Jusqu’à cette époque de sa jeunesse, Rousseau a surtout lu les romans de la bibliothèque maternelle, avec son père. Il ne s’est pas forgé d’idéal, et aucun objet de prédilection, aucun souhait précis ne l’oriente vers l’avenir. Son désir restant en panne, il consent volontiers à s’en remettre à Mme de Warens qui le convertit et l’instruit. Maman est en effet résolue à « ne pas l’abandonner »[3] et à lui faire une situation ; Jean-Jacques, jugé rétif à tout apprentissage, est renvoyé du séminaire. Elle lui trouve un poste dans l’administration mais il s’ennuie à nouveau. Elle lui enseigne la musique mais il ne peut en apprendre que les rudiments. Et il manque de perdre un œil lorsqu’elle l’initie à l’herboristerie … Dans le même temps, Rousseau embrasse divers petits métiers, voyage de ville en ville en se faisant passer pour un grand musicien – la fuite voire l’errance étant alors son recours privilégié quand l’affaire tourne court –, bref, il se perd. Mais toujours il retourne chez Maman.

Finalement, comme il lui faut tout de même travailler, il élit le métier de professeur de musique. Mais las ! Les mères de ses élèves le charment, il s’embrouille et s’en ouvre à Mme de Warens, saisie par le péril qu’il encourt devant toutes ces sollicitudes. Elle décide alors de passer à l’action : elle prend ses dispositions, convoque le Petit et, assurée qu’il « n’était pas juste qu’une autre femme se chargeât de l’instruction de son élève »[4], lui propose de faire son initiation sexuelle, afin de lui donner des armes dans la vie. Devant le malaise du jeune Jean-Jacques, Maman lui octroie sept jours de réflexion. Pour Rousseau, c’est tout réfléchi : s’il ne peut se dérober, c’est sans joie et sans désir qu’il s’accorde à cette volonté de Maman. Ne s’adonnant plus, depuis qu’il vit auprès d’elle, au « dangereux supplément »[5] de la masturbation (on sait que ce fut là, toute sa vie, son mode privilégié de faire avec la sexualité), il n’a jamais songé à faire de Maman sa femme : « Comment pus-je en voir approcher l’heure avec plus de peine que de plaisir ? Comment, au lieu des délices qui devaient m’enivrer, sentais-je presque de la répugnance et des craintes ? […] Je l’aimais trop pour la convoiter »[6]. Il s’exécute cependant, sans plaisir et avec beaucoup de larmes.

Après cet événement, le jeune Jean-Jacques commence à souffrir de mille maux, essoufflements, fièvres, douleurs d’estomac, humeurs instables, insomnies, qui ne s’expliquent pas et lui font penser qu’il est proche de la mort. Il est soigné par Maman, attentionnée. Il s’échappe en des voyages qui l’éloignent de Mme de Warens. Mais il revient encore. Cependant, dans le cadre idyllique de la maison des Charmettes où ils se sont installés, Rousseau se met à étudier, à étudier comme il ne l’a jamais fait, avec application et rigueur : philosophie, arithmétique, littérature, il se cultive vite, lit, apprend. Rousseau se constitue une solide formation autodidacte, son « magasin d’idées »[7]. L’initiatrice a rendu possible le passage d’un avant à un après. Car Rousseau s’est aussi mis à écrire.

Sa dolence, ses humeurs fatiguent Maman qui le remplace par un nouvel et jeune amant. Éjecté du « paradis », Rousseau quitte les Charmettes la mort dans l’âme, et monte à Paris, bien décidé à s’y faire connaître. Il va rapidement rencontrer les Lumières.

N’est-ce pas l’initiation sexuelle de Mme de Warens, qui, non sans solliciter son corps et le mettre à mal, a suffisamment entamé la jouissance solitaire attachée au registre imaginaire, pour que Rousseau s’arrime désormais, du côté du symbolique, à l’Autre du savoir ? Ce moment de franchissement lui donne accès à un désir dont il peut se soutenir de façon inventive. Écrire, réfléchir et se faire un nom ont définitivement remplacé l’errance.

 

[1] Rousseau J.-J., Les Confessions, livre i, Paris, Gallimard, 1990, p.84.

[2] Ibid., livre III, p. 153.

[3] Ibid., livre III, p. 147.

[4] Ibid., livre V, p. 249.

[5] Ibid., livre III, p. 153.

[6] Ibid., livre V, p. 253-254 & p. 255.

[7] Rousseau J.-J., Les Confessions, livre vi, Paris, Bordas, 1984, p. 126.