Enfances
  • 27 juin 2017
  • - Commentaires fermés sur Sommes-nous tous débiles ?, par Bernard Porcheret
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Il y a longtemps, une contingence professionnelle m’entraîne à un moment précis de mon analyse à travailler avec des enfants débiles légers dans un IME[1] où quelques mois auparavant j’avais été invité à faire un enseignement clinique sur la question des psychoses.

J’y consens avec enthousiasme. J’avais en effet envie d’apprendre d’eux le ressort de ce malaise tellement opaque manifesté dans leur rapport au savoir, doublé de ses conséquences lourdes. Je suis surpris au début par un paradoxe : que d’habilité à refuser toute interrogation subjective ! Que de bouffonnerie, que d’ironie parfois ! Les comportements de fuite, voire d’agglutination à plusieurs en petite horde servent à masquer ce malaise. Pourtant à chaque fois il est singulier.

Cette rencontre avec les dits débiles tombait bien. Je compris en effet bien plus tard qu’à ce moment de mon analyse j’étais en train de réaliser que dans les dessous de mes fictions névrotiques se logeait la bêtise du signifiant ; que le signifiant est bête parce qu’il est jouissance[2]. Loin de s’exclure de la dimension de la débilité et du délire, le névrosé peut en revanche se positionner autrement. En analyse il pourra s’extraire de sa gangue imaginaire et de son enlisement fantasmatique, à la condition d’être décidé à mener son analyse suffisamment loin, jusqu’à serrer le réel qui le cause.

Nous organisons quelque temps après, avec l’institution et l’ACF, une journée d’études à l’IUFM sous le titre : J’sais pas lire, et avec le sous-titre : entre les lignes.

Un « nouveau » arrivé dans l’établissement avait déclenché ce projet. À la différence des autres enfants il sait lire et écrire. Devant l’institutrice spécialisée et quelques camarades, dès le premier jour, il écrit la date et le jour au tableau de la classe. Scandale ! Scandale dénoncé aussitôt par l’un d’entre eux que je reçois régulièrement en séance : hors de lui, il ouvre la fenêtre de mon bureau et hurle à la terre entière : « Il y a un fou dans ma classe ! ».

Remarquons qu’aujourd’hui, à l’heure inflationniste de l’enfant surdoué, il est très important de distinguer mens, la performance mentale, de intelligere, connaître, lire entre les mots, entre les lignes. Certains enfants dits précoces sont des performeurs, tel un jeune adolescent rencontré en cabinet, surdoué et paranoïaque, dont le père avait entrepris avec conviction de répondre, dès que l’enfant put parler et poser des questions, à toutes celles qu’il lui poserait. Ce fils ainé ne cessa donc pas depuis son très jeune âge d’affuter sa capacité à raisonner. Pour tenter d’asseoir son énonciation, il entamait son père, cherchant en quelque sorte à le mutiler, en lui démontrant à chaque fois qu’il se trompait. Hélas, le père, après bien des années, n’avait toujours que cette seule réponse assénée dans un bras de fer dramatique : je suis un adulte, je sais ; toi tu es un enfant, tu ne peux pas savoir !

Revenons à l’IME. L’établissement changea un jour d’agrément, et devint ITEP[3] pour enfants ayant des difficultés dites troubles du comportement avec intelligence normale. Ces enfants savaient un peu plus lire et écrire, mais leurs conduites ne faisaient que traduire le fait clinique que les autres autour, parents, camarades, éducateurs, pédagogues, incarnaient pour eux une volonté de jouissance destructrice. Que fondamentalement le signifiant restait trop chargé de jouissance. Insuffisamment traité par la machine du discours inopérante, tout était réel. Exposés sans peu de médiation à la frappe signifiante, l’urgence subjective était alors permanente. Il ne leur restait souvent que la horde, la fuite ou l’ironie clastique pour seule défense.

La remarque que Lacan fait à Maud Mannoni sur son livre L’enfant arriéré et sa mère nous a été précieuse[4]. Comment un enfant peut-il se saisir de l’objet séparateur, celui qui vient tempérer la pulsion de mort, le rend vivant et lui permet de se séparer des signifiants de l’Autre, donc de gagner enfin sa propre énonciation comme on gagne sa vie, d’a-prendre ? Voilà la question.

 

[1] Institut Médico-Éducatif

[2] Lacan J., « À Jakobson », Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, col. « Points Essais », 1975, p. 23 & sq.

[3] Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique

[4] Lacan J., « Du sujet supposé savoir, de la dyade première, et du bien », Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 215-216.