Littérature
  • 4 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprendre de Lewis Carroll, par Alice Delarue
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« L’artiste, en sa matière, précède toujours le psychanalyste »[1], nous dit Lacan. Son abord de l’œuvre de Lewis Carroll l’illustre à merveille, tant il tranche de façon radicale avec les nombreuses autres interprétations analytiques qui avaient été faites précédemment, notamment au sujet d’Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir[2].

Dans leurs études psychobiographiques, les psychanalystes postfreudiens se sont attachés à mettre en parallèle la vie psychique de Lewis Carroll et son œuvre. Phyllis Greenacre note ainsi une « omniprésence de l’agressivité orale » dans les Alice[3], ce qui témoignerait de la jalousie de Carroll par rapport à ses nombreux frères et sœurs : « il aurait pu souffrir précocement de rages sévères dont la nature destructive fut ensuite suivie d’un contrôle si parfait qu’il interdisait toute marque d’hostilité. Cette rage trouve refuge dans l’imaginaire – et aussi, semble-t-il, dans la rigidité musculaire de ses mouvements »[4]. Paul Schilder relève pour sa part que les aventures d’Alice sont « des cauchemars plein d’anxiété »[5] ; selon lui il est habituel de rencontrer de tels rêves chez des personnes dont les « fortes tendances répressives » les empêchent d’accéder à des satisfactions abouties. Il voit par ailleurs dans l’écriture inversée le symbole de l’incapacité de Carroll à définir sa sexualité entre tendances hétérosexuelles ou homosexuelles.

Certains vont jusqu’à chercher des anomalies développementales chez Carroll : selon John Skinner, c’est le fait qu’il ait été gaucher qui est à l’origine des thèmes du renversement dans son œuvre (par exemple, dans De l’autre côté…, lorsque la reine blanche souffre d’abord et se pique avec une épingle ensuite, ou quand Alice doit s’éloigner de la colline pour pouvoir l’atteindre), et c’est le bégaiement dont il a souffert enfant qui serait à l’origine des mots-valises où se condensent plusieurs signifiants (retenons slictueux, qui évoque quelque chose de « souple, actif et onctueux ») : « La hâte à s’exprimer, dit-il, combinée avec son défaut d’élocution, aurait amené l’enfant à fondre involontairement deux mots en un seul. »[6]

Bref, dans cette optique psychobiographique, il n’y a pas de limites aux suppositions hasardeuses basées sur les préjugés et fantasmes de leurs auteurs.

Lacan indiquera lui, de prime abord, que notre curiosité biographique ne peut que rester sur sa faim : « la biographie de cet homme qui tint un scrupuleux journal ne nous en échappe pas moins. L’histoire, certes, est dominante dans le traitement psychanalytique de la vérité, mais ce n’est pas la seule dimension : la structure la domine. On fait de meilleures critiques littéraires là où on sait cela ». Lacan affirme donc que « faire de la critique ici serait l’action appropriée à l’éminence de l’œuvre dont il faut rappeler qu’elle a conquis le monde »[7].

Les analyses psychobiographiques, parce qu’elles visent à démontrer que les racines de l’œuvre seraient pathologiques (fixations à tel ou tel stade développemental, conflits inconscients…), échouent à saisir le désir que l’écrivain met en jeu dans son acte de création. Pour Lacan, il est vain de partir des « prétendues discordances de la personnalité »[8] de Carroll. Si l’œuvre carrollienne continue de rencontrer un tel succès, c’est qu’elle contient un certain savoir, non sur l’inconscient de Lewis Carroll, mais sur notre inconscient à tous.

Lacan dit de l’œuvre de Carroll qu’elle illustre toutes sortes de vérités : « On y discerne que sans user d’aucun trouble on peut produire le malaise, mais que de ce malaise il découle une joie singulière. »[9] Ce sentiment provient de la rencontre avec l’Autre scène, où l’on perçoit que « notre réalité naît à cette place comme un décor ». La voie du nonsense qu’emprunte Carroll pour écrire les aventures d’Alice permet d’accéder à un au-delà du moi, alors que dans l’ordinaire ce « passage au-delà du miroir »[10] est impossible.

Par ailleurs, cette œuvre ouvre vers un au-delà de la signification. Les aventures d’Alice ont une portée logique : elle y rencontre des problèmes précis auxquels elle tente de répondre avec rigueur, finissant par buter sur les limites du langage.

Le fait que Carroll ne fasse pas consister Alice comme personnage, qu’il ne lui donne presqu’aucun attribut, permet aussi qu’au-delà de la figure idéale de la petite fille, Alice dévoile un défaut dans l’être. « Comme tout est bizarre aujourd’hui ! Alors qu’hier les choses se passaient si normalement. Est-ce que par hasard, on m’aurait changée au cours de la nuit ! Réfléchissons : étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? Je crois bien me rappeler m’être sentie un peu différente de l’Alice d’hier »[11]. Ce n’est pas tant qu’Alice manque de ceci ou de cela – même si l’insatisfaction fondamentale de la pulsion est très bien illustrée par l’œuvre –, mais qu’elle « manque d’être ».

Voilà donc comment, grâce à Lewis Carroll, nous pouvons apprendre quelque chose du « réseau le plus pur de notre condition d’être »[12].

 
[1] Lacan J., « Hommage rendu à Marguerite Duras », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 191.

[2] Pour prolonger la question, cf. :

Marret-Maleval S., Lewis Carroll. De l’autre côté de la logique, Rennes, PUR, 1995.

Marret-Maleval S. (s/dir.), Lewis Carroll et les mythologies de l’enfance, Rennes, PUR, 2005.

[3] « Nounou, faisons semblant d’être, moi, une hyène affamée et vous un os », dit Alice à sa gouvernante dans De l’autre côté du miroir.

[4] Greenacre Ph., Swift and Carroll. A psychoanalytic studie of two lives, New York, International Universities Press, 1955, p. 214.

[5] Schilder P., « Psychoanalytic remarks on Alice in Wonderland and Lewis Carroll », Journal of Nervous and Mental Diseases, Vol. 87, n° 2, Lippincott Williams & Wilkins, Philadelphie, 1938, p. 159-168.

[6] Skinner J., « Lewis Carrol’s Adventures in Wonderland », American Imago, IV, n° 4, Johns Hopkins University Press, Baltimore, 1947, p. 1-31.

[7] Lacan J., « Hommage rendu à Lewis Carroll », intervention sur France Culture, 31 décembre 1966.

[8] Lacan J., « Hommage rendu à Lewis Carroll », op. cit.

[9] Ibid.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 16 décembre 1964, inédit.

[11] Carroll L., Alice au pays des merveilles, Paris, Flammarion, 2010, p. 53.

[12] Lacan J., « Hommage rendu à Lewis Carroll », op. cit.