Édito
  • 4 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprendre, ce gribouillage, par Virginie Leblanc
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Oyez, oyez, braves gens, voulez-vous entendre la tristement belle histoire de Gribouille ? « Il va à l’enterrement, et il dit Bonne fête ! Il se fait engueuler, on lui tire les cheveux, il rentre chez lui – Voyons, on ne dit pas bonne fête à un enterrement, on dit Dieu ait son âme. Il ressort, il rencontre un mariage – Dieu ait son âme ! Et il lui arrive encore des ennuis. »[1] La comtesse de Ségur[2] en affligea la douce et tendre Caroline, flanquée de son benêt de frère qui pour protéger ses habits neufs de la pluie, se jeta dans le fossé (rempli d’eau) ou encore tordit le cou d’un perroquet dont il se croyait insulté.

Pauvre Gribouille ? Pauvres de nous, bien plutôt, car si Jacques Lacan se saisit de ce personnage type de la comédie populaire, c’est bien loin de toute velléité d’édification morale dont la charmante comtesse accabla des générations de jeunes lecteurs ravis. Ce Gribouille peut bien apprendre à lire, à jouer aux cartes, au piano, et même à prononcer la bonne formule de politesse dans les bonnes occasions. Il n’en reste pas moins que « quand la leçon de piano est finie, et qu’il s’en va voir sa petite amie »[3], nulle partition ne lui donne le la, nulle grammaire la bonne formule, nul manuel la méthode à appliquer. Mais c’est que Gribouille est un idiot[4], me direz-vous, un de ces garçons cantonnés à jouir de leur onanisme dans un petit coin bien à l’abri ! Ce serait aller vite en besogne et méconnaître que cette jouissance phallique, toujours auto-érotique, de l’idiot donc, n’est pas réservée qu’aux porteurs de l’organe : homme ou femme, nous sommes tous soumis dans une certaine mesure à la jouissance bordée par le phallus. Lacan n’était d’ailleurs sans doute pas sans ignorer cette ritournelle de la comédie populaire moyenâgeuse, « Toute femme filant quenouille est plus sotte que n’est Gribouille »[5].

Alors garçons ou filles, tous logés à la même enseigne de la bêtise ? De la débilité qui nous échoit du fait de notre croyance imaginaire au corps, certainement. Mais plus encore de l’ignorance foncière face au réel du rapport sexuel qui n’existe pas. De la discordance fondamentale entre nos désirs et nos actes, les modèles qu’on nous impose ou que nous nous choisissons et la marque première de la jouissance qui marqua notre corps parlant pour faire répétition, et peut-être destin. C’est bien pourquoi il nous échoit d’être les uniques et joyeux narrateurs d’une telle aventure pour écrire, réécrire, raturer, bref, joliment apprendre à gribouiller.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1978, p. 108.

[2] La Comtesse de Ségur, La sœur de Gribouille, 1862.

[3] Lacan J., op. cit.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1975, p. 75.

[5] Le Sermon des fous (1548)