Arts
  • 4 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur Devenir danseuse, par Rose Gaillard
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J’ai commencé la danse à l’âge de 4 ans dans mon petit village de naissance. Malgré l’amour un peu oppressant de ma mère pour cet art, je me suis éprise à mon tour du mouvement.

Dès l’âge de 8 ans, je pratiquais la danse presque tous les jours, participais à des concours nationaux où je remportais les premiers prix… Cette période reste une des plus marquantes, car j’éprouvais un grand plaisir à aller aux cours, apprendre les variations, travailler pour les spectacles. Malgré le programme quotidien bien chargé entre l’école et la danse, je me souviens passer des heures à danser sur du Prokofiev dès que je rentrais à la maison, répéter les spectacles devant mes parents, je n’en avais jamais assez, le mouvement était plus fort que moi. Le temps ne comptait pas, et l’effort était pur plaisir. J’étais passionnée.

À l’âge de 10 ans, j’ai passé le concours d’entrée pour les petits rats de l’Opéra où j’ai été sélectionnée parmi 300 candidates. J’y passerai 5 ans. À cet âge-là, cela semble une éternité, de quoi transformer une passion en perdition… J’aimais profondément m’exprimer par le mouvement, et dès mon 1er jour dans cette institution, j’ai ressenti qu’on allait me cadrer, comme eux le désiraient. Je n’ai plus eu le droit de danser comme je le ressentais, il fallait qu’on exécute toutes le même mouvement de la même manière, qu’on se ressemble toutes, même physiquement… Désir ou dressage ? Atteindre l’excellence oui, mais à quel prix ? De là ont commencé les interminables régimes, et les interminables comparaisons aux autres. Petit à petit, mon âme devenait de plus en plus exécutrice d’exercices, plutôt que danseuse, le soir je ne rentrais plus en ayant l’envie de danser encore, j’appréhendais juste la rigueur et les critiques du lendemain. Heureusement, deux fois par an, nous avions des spectacles, cela me redonnait sourire et envie pour un court moment.

Comment apprendre l’excellence à des enfants, avec rigueur et soutien en leur individualité, pour continuer à entretenir leur amour pour cet art, qui prend parfois des formes de sport de haut niveau. Concevoir des exécutants, de bons techniciens de la danse, ou des artistes ?

Certes cette école aura renforcé mon caractère, m’aura appris à dépasser la douleur physique, et du cœur, d’aller toujours plus loin… Mais elle m’aura aussi fait perdre confiance en moi, perdre le désir de m’exprimer, d’être qui je suis. Ai-je appris à entretenir et faire grandir cette passion du mouvement, à développer mon être intérieur, ce petit quelque chose qui donne des frissons aux spectateurs quand ils nous voient sur scène, ou bien appris des enchaînements de pas sans chercher à faire vibrer mon âme ?

C’est à l’âge de 16 ans que je quitterai cette institution, à cause de blessures aux genoux, fractures de fatigue aux deux tibias… N’aurais-je pas réussi à me plier à leur rigidité ?

Ce n’est que plus tard, après de belles rencontres avec différents maîtres de la danse, professeurs et artistes de différents univers, que j’ai appris à désapprendre, et surtout qu’excellence ne rime pas toujours avec souffrance.