En analyse
  • 4 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur Dresser le rapport sexuel, par Gustavo Freda
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Dans la leçon du 24 Janvier 1979 de son cours au Collège de France Naissance de la Biopolitique[1], Michel Foucault s’interroge sur le rapport entre le libéralisme et la liberté. Il soutient que le libéralisme ne se contente pas de respecter ou de garantir telle ou telle liberté. Plus profondément, dit-il, le libéralisme est consommateur de liberté dans la mesure où il ne peut pas fonctionner sans un certain nombre de libertés : liberté du marché, libre exercice du droit de propriété, liberté de discussion, etc. La nouvelle raison gouvernementale – poursuit-il – a donc besoin de liberté, et si elle consomme de la liberté, c’est dire qu’elle est bien obligée d’en produire. Le nouvel art gouvernemental va donc se présenter selon Foucault comme gestionnaire de la liberté, non pas au sens de l’impératif « sois libre » avec la contradiction immédiate que cet impératif peut porter. Ce n’est pas le « sois libre » que formule le libéralisme. Le libéralisme formule ceci, conclut-il : « Je vais te produire de quoi être libre. Je vais faire en sorte que tu sois libre d’être libre »[2].

Entre autres marchandises que le libéralisme produit pour aliéner l’individu à sa liberté on trouve la pornographie virtuelle : ne vous prenez plus la tête avec vos fantasmes, n’engagez plus votre corps, ne mettez pas en jeu la castration, nous vous donnerons de quoi jouir ! La seule chose qu’il vous faudra, c’est posséder un écran ! Voilà le succès planétaire de la pornographie par internet. Voilà la proposition de confort psychique que l’écran vous fournit évitant le travail de la question sexuelle. D’autant plus que l’écran pornographique, qui peut être regardé quand et où on veut, permet que l’observateur puisse ne pas être regardé à son tour. L’écran pornographique, permet cette possibilité et cet escamotage : assister à la jouissance extatique des acteurs sans mettre en jeu la castration du curieux. Pas de réciprocité de regards. Redoublement du succès ! Dressage réussi !

La formule de Jacques Lacan selon laquelle le « rapport sexuel n’existe pas » est une invitation à ce que chacun puisse être libre d’établir sa propre version du non-rapport. Le fait que le rapport sexuel n’existe pas veut dire que vous vous débrouillerez avec le sexe comme vous le pouvez. Ici, il n’y a pas d’initiation[3]. Faites votre enquête, bricolez votre affaire et trouvez votre sortie : soit par l’amour ou par la jouissance, soit par l’amour-jouissance, ou par la sublimation, ou par la perversion, ou par les multiples nominations sociales.

Voilà la position éthique de la psychanalyse qui tente de contrer le libéralisme que Michel Foucault démasque : à défaut de vous proposer ce qu’il ne vous est pas nécessaire mais qui vous évitera d’interroger votre désir, la psychanalyse, par une abstention de l’offre, laisse le sujet face à sa question – tant existentielle que sexuelle – et lui ouvre ainsi la chance d’une invention possible ; invention, qui est un des noms de sa liberté.

 
[1] Foucault M., Naissance de la Biopolitique, Cours au College de France 1978-1979, Gallimard-Seuil, Collection Hautes Etudes, 2004.

[2] Ibid., p. 64.

[3] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », séance du 13 novembre 1973, inédit.