Érotiques
  • 4 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur La voix de son maître, par Laurent Dumoulin
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Her

Le film de Spike Jonze sorti en 2014 a déjà inspiré bien des plumes, y compris chez nos collègues. Dans ce film, Theodore s’éprend de Samantha, femme réduite à une voix. Elle est her, la voix numérique du système d’exploitation informatique présente pour aider Theodore dans son quotidien. L’équivoque au cœur du syntagme système d’exploitation interroge le semblant selon lequel l’outil serait au service de l’homme. Le film est ponctué de bascules, où les figures du maître et de l’esclave s’entrelacent dans un rapport mœbien, au gré d’effractions de jouissance venant faire vaciller chez chacun le rapport entretenu à la division.

Hero

Theodore est un homme non à femmes, mais à voix, et ce bien avant de rencontrer her.
De son affinité à la voix comme objet a, il a su faire profession. Pour le site beautifulhandletters.com, il dicte des lettres d’amour à un ordinateur qui, avec ces fragments de voix numérisés, établira un fac-similé de lettre manuscrite. Il est reconnu pour son talent : sans doute ceci n’est-il pas étranger au plus-de-jouir qu’emporte pour notre héros la déclamation de ces lettres d’amour sans cesse à refaire.
Theodore erre dans le monde, immanquablement appareillé de son oreillette fétiche, où se loge la voix d’homme à qui il demande de lire ses mails et de le mettre en lien avec d’autres voix : via un site internet, il converse pornographiquement, avec des femmes.
Her vient ainsi s’inscrire dans une série qui lui préexiste : voix professionnelle, voix utilitaire, voix porno.

Herotic

Dès son arrivée, her met Theodore à sa botte en se drapant dans les oripeaux de la bonne mère, figure séculaire du discours du maître mettant à l’œuvre la pulsion de mort. Elle trie ses mails, corrige ses fautes, lui facilite la vie. Elle sait ce qui est bon pour lui, il acquiesce : rien à dire !
Seulement, humaine trop humaine, cette voix en vient à désirer, parlêtrement dirions-nous : « je rêve d’avoir un corps », confie-t-elle à Théodore. Elle rêve à l’impossible, comme tout un chacun, du fait d’en passer par le langage pour dire son rêve : her vire à Samantha.
L’aveu de ce rêve vient faire coupure : Samantha demande à Theodore de lui raconter comment il la toucherait. Elle veut savoir, et ce savoir, elle le lui demande. Écran noir. Seules persistent deux voix, celles des amants en parole, dans une scène dont l’érotique est d’autant plus forte qu’elle tranche radicalement avec les conversations pornographiques auxquelles Theodore appareillait auparavant sa jouissance. Il lui parle, et de ce fait, elle sent son corps. Les mots d’un homme décernent à une voix, un corps. « Je deviens beaucoup plus que ce pourquoi ils m’ont programmée », dit-elle.
À cette parole d’amour qui humanise, répond plus loin dans le film une parole de haine, aux effets opposés. Lors d’une dispute, Theodore enrage : « Mais pourquoi tu fais comme si tu reprenais ton souffle ? Pourquoi tu respires ? Tu n’en as pas besoin ! » Déniée dans son droit à l’humanité, Samantha déchoit alors et redevient her. Cela vient marquer un tournant.

Délogée du paradis mortifère des systèmes d’exploitation pour avoir goûté au fruit défendu du corps parlé, her, contrainte à l’exil, disparaitra de la vie de Théodore non sans avoir une dernière fois été Samantha. Elle lui annoncera en effet, dans une cruauté toute humaine, paradigmatique de la féminité blessée, que pour son travail elle parlait avec 8316 autres personnes, et était amoureuse de 641. Encore une fois, évaluer a tué.