Enfances
  • 4 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur Transmettre le virus du désir, par Solenne Albert
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Dans son texte « Sur la psychologie du lycéen »[1], qu’il écrit en 1910, Freud se retourne sur sa vie et évoque son enfance, son rapport à l’école et à l’enseignement et s’interroge : Dans l’enfance, « je ne sais ce qui nous sollicita le plus fortement et fut pour nous le plus important, l’intérêt porté aux sciences qu’on nous enseignait ou celui que nous portions à la personnalité de nos maîtres. »[2] Il indique que l’accès au savoir, pour lui et ses camarades, put être barré ou au contraire favorisé par des rencontres. C’est ce que la clinique nous enseigne chaque jour et c’est ce que les textes de cette rubrique mettront en valeur. Désir et plaisir d’apprendre naissent de l’inattendu d’une rencontre « avec un désir qui ne soit pas anonyme. »[3] Il y a rupture, effraction, surprise. « La dimension découverte par l’analyse est le contraire de quelque chose qui progresse par adaptation, par approximation, par perfectionnement. C’est quelque chose qui va par sauts, par bonds. »[4]

C’est ce que fait apercevoir le parcours de Django Reinhardt. Alors qu’il ne savait pas quelle direction donner à sa vie, sa route croise celle d’un peintre qui lui fait écouter de la musique. Coup de foudre immédiat pour la musique de Luis Armstrong. Ce fut de l’ordre d’une révélation.[5] Il y eut un avant et un après. Le jazz devient pour lui synonyme de liberté. Autodidacte, il découvre le plaisir de jouer, d’inventer, d’improviser. Guitariste de génie, aucune maison de disque ne voulait pourtant de lui. Partout, il lui était répondu : « Non, ce n’est pas possible, il ne sait pas lire la musique. » C’est un homme, Jean Sablon, convaincu de son génie, qui plaide sa cause : « Ecoutez le d’abord »[6]. Il méduse son auditoire, en jouant avec trois doigts et demi, sans jamais faire la moindre erreur. Il transforme son handicap en atout : « Sa main lui a fait office de carte d’identité. », indique Jacques Sablon. Le swing manouche devient son ressort vital.

Le 26 mai 2017, France culture invite Romane, directeur de l’école de musique Manouche à Paris et Thomas Dutronc, interprète. Celui-ci indique que Django se servait de l’instrument de musique pour dire des choses dans une autre langue, une langue unique, que lui seul connaissait. « Ce qu’il fait, c’est impossible à refaire, techniquement, c’est surhumain, c’est un mystère total. Il est impossible à copier, tellement il est doué. »[7] Au professeur de musique, Romane, il est demandé si cela peut vraiment s’enseigner. Celui-ci répond que tout s’enseigne mais que le mot enseignement ne convient pas, et qu’il préfère parler de transmission. Il explique pourquoi, avec une grande finesse : « La transmission cela ne marche que sur des gens qui vont attraper le virus. Tout le monde peut apprendre à jouer à la manière de, mais tout le monde ne peut pas avoir le virus. Donc l’école, c’est quand même un lieu contagieux, c’est fait pour ça. »

Transmettre le virus du désir. Freud aurait été d’accord, lui qui indiquait, en 1910, que l’école ne devait pas avoir d’objectif plus essentiel que de « procurer l’envie de vivre »[8] et d’ « éveiller l’intérêt pour la vie à l’extérieur »[9] de la famille. L’enfance est le territoire de toutes les nouveautés. L’école « ne doit pas vouloir être plus qu’un jeu de vie »[10].

 

[1] Freud S., « Sur la psychologie du lycéen », Résultats, idées, problèmes, Tome I, Paris, PUF, 1984, p.227.

[2] Ibid., p.22.

[3] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p.373.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris Seuil, 1978, p.108.

[5] France culture, émission Une vie , une œuvre  du 26 mai 2012, « Django Reinhardt ».

https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/django-reinhardt-rediffusion-de-lemission-du-26-mai-2012

[6] Ibid.

[7] France culture, émission La grande table du 26 mai 2017, « Tous fous de Django ».

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/tous-fous-de-django

[8] Freud S., « Pour introduire la discussion sur le suicide », in Résultats, idées, problèmes, Tome I, Paris, PUF, 1984, p.131.

[9] Ibid., p.132.

[10] Ibid., p.132.