Cinéma
  • 11 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprendre « en jouant avec chacun des espaces secrets de mon cornichon de cerveau », par Véronique Servais
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Babouillec autiste Sp[1] est le nom d’écrivaine d’Hélène. Elle n’a été à l’école que six mois, en classe maternelle, puis elle a séjourné en institution de jour jusqu’à l’âge de quatorze ans et s’est mise à écrire à l’âge de vingt ans.

« Pourquoi pas le rien comme point de rencontre? », écrit Babouillec Sp. Ce rien se déclinera de plusieurs façons au cours du documentaire de Julie Bertuccelli[2].

Pierre Meunier, metteur en scène au théâtre, propose à Babouillec Sp de « construire une sorte de machine, de mécanique branlante qui ne va pas de soi » à partir d’un de ses textes[3]. Le documentaire se termine sur son spectacle présenté au Festival d’Avignon, spectacle qui s’achève sur de grosses lettres de métal qui sont déplacées et font rire Babouillec : « R-I-E », « R-I-E-Z », « R-I-E-N », etc.

« Rien ne soulève en moi l’envie de bouger mon corps, je guette les étoiles qui brillent dans ma tête », écrit Babouillec. Sa mère raconte les premières années : « Hélène montrait rien. On vivait en face d’un mur, elle faisait rien, il n’y avait pas de relation d’échange, il ne se passait rien du tout… elle ne touchait à rien, il n’y avait pas de manipulation, de dextérité. Or, le langage vient de la pince. La pronosupination permet d’accéder au langage ». La pronosupination ou l’articulation, celle du pouce sur l’index, qui forme un O, permet de prendre. « Hélène pince maintenant », précise la mère.

Comment aborder Hélène, s’est demandé cette dernière : « J’adore rire. Je suis allée dans le rire, j’ai essayé de trouver le rire dans son corps. Où est-ce qu’elle rigole ? Par le toucher, à travers un objet fétiche, promener l’objet sur son corps. On a fait rigoler le corps. C’est devenu un peu son passeport. Hélène, si elle rigole, au lieu de hurler, c’est plus social. »

« Comment le corps de Babouillec s’est organisé pour commencer à apprendre ? », poursuit la mère. Un jour, la grand-mère maternelle de Babouillec lui offre un jeu d’encastrement constitué d’une multitude de petits objets, durs à manipuler mais dans lequel Babouillec excelle. Par hasard, la mère fait tomber toutes les pièces et ne parvient à les encastrer qu’en lisant le mot écrit sur chaque forme, les petites formes étant à peu près toutes identiques. Après cette découverte que sa fille sait lire, la mère lui propose  des « cartes-mots », puis des « cartes-lettres ». La mère confie avoir « trouvé la porte pour l’écriture mais pas pour le langage, j’arrive pas à trouver l’endroit, le pourquoi. » Et plus loin, « Tout était là, je ne lui ai rien appris sur le plan de l’écriture. L’écriture, Hélène l’a dans elle depuis toujours. Les mots existent en elle, je ne sais pas comment elle fait. »

À chaque fois que Babouillec a choisi une lettre et l’a déposée près de sa mère, elle donne trois petits coups sur le bois de la table : « toc, toc, toc ». « Avec l’écriture, le corps est devenu moins muet », nous dit la mère. Babouillec rit, pleure et sort un mot parfois.

À la question d’une journaliste : « Comment as-tu appris à lire et écrire? », Babouillec Sp écrit sa réponse : « en jouant avec chacun des espaces secrets de mon cornichon de cerveau ». À partir d’heureuses rencontres, une écriture singulière qui fait trou affine les bords du corps de Babouillec et introduit la jeune auteure dans un lien social inédit.

[1] Sp pour Sans Parole.

[2] « Dernières nouvelles du cosmos », film documentaire de Julie Bertuccelli, sorti en 2016, actuellement en DVD et sur le site Universciné.

[3] Spectacle « FORBIDDEN DI SPORGERSI » mis en scène par Pierre Meunier et Marguerite Bordat et présenté en 2015 au Festival d’Avignon, à partir d’ « Algorithme éponyme », texte publié de Babouillec.

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2015/forbidden-di-sporgersi