Institutions
  • 11 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur Comment savoir ce qui ne s’apprend pas ,  par Valeria Sommer
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« Dire ce que l’on éprouve exactement comme l’on éprouve – clairement si c’est clair ; obscurément si c’est obscur ; confusément, si c’est confus – ; et bien comprendre que la grammaire n’est jamais qu’un outil, et non pas une loi. Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l’allure masculine… je dirais “Cette garçon”, violant la règle de grammaire la plus élémentaire qui exige que s’accordent en genre et nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurais fort bien dit… loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Aussi n’aurais-je pas parlé : j’aurais dit. »[1]

En tant que psychologue en CMPP, je suis invitée par les écoles à participer aux Réunions d’Équipes Éducatives (REE) des enfants suivis. Elles sont convoquées par le directeur de l’école « chaque fois que l’examen de la situation d’un élève (…) l’exige, qu’il s’agisse de l’efficience scolaire, de l’assiduité ou du comportement »[2]. Il s’agit d’« analyser la situation personnelle et concrète »[3] et pour cela, tout adulte qui a une responsabilité éducative auprès de l’enfant est concerté : parents, maîtres, enseignants spécialisés, médecin scolaire, assistante sociale… et les partenaires de santé comme les CMPP.

J’ai souvent été présente à ces REE dont l’intention première est de collaborer à ce que l’élève soit efficace, assidu et ait un bon comportement. La psychanalyse lacanienne conduit à une autre voie que celle d’une psychologisation qui prévaut dans le social. Comment s’y prendre alors pour tenir le cap à ne pas s’engouffrer à parler la langue des équipes éducatives et à ne pas répondre à leur fantasme éducatif par un fantasme thérapeutique ?[4]

Lors d’une équipe éducative, une maitresse parle d’un enfant « qui est dans l’opposition, provoque, manipule, fait exprès, pour attirer l’attention », l’empêchant ainsi de faire cours. Ne pouvant entendre chez l’enfant autre chose qu’une intentionnalité malveillante, elle agit en conséquence avec des punitions qui n’arrangent pas la chose. Le médecin scolaire, s’adresse à moi « on dirait bien un trouble de l’opposition, qu’est-ce que le CMPP en pense ? ».

Je réponds en posant la question « Avez-vous déjà fait des cauchemars? » Assentiment unanime. Preuve que plus encore que le bon sens, la jouissance est la chose au monde la mieux partagée, même à l’école. Et ajoute « Est-ce que vous faites exprès de faire des cauchemars ? Pour lui c’est pareil, c’est plus fort que lui. Il arrive dans la vie qu’on ait des comportements plus forts que soi ». Silence absolu. La maitresse s’arrête et reprend : « Mais donc comment peut-on faire pour l’aider ? ».

Se servir de cette instance fonctionnelle de l’Education Nationale, pour faire entendre que le dysfonctionnement provoqué par la jouissance n’est pas propriété exclusive de l’élève signalé. Vouloir savoir quelque chose de cela, ouvrira peut-être la possibilité de créer des projets pédagogiques loin de la norme.

[1] Pessoa F. Le livre de l’Intranquilité, Édition Intégrale. Christian Bourgois éditeur, Paris, 1999, p. 113-114.

[2] Décret n°91-383 du 22 avril 1991 relatif à l’organisation du temps scolaire dans les écoles maternelles et élémentaires, modifié par décret n°2005-1°14. 20 août 2005.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000536699&dateTexte=20160404

[3] Ibid.

[4] Miller J.-A. « L’Orientation Lacanienne. Choses de Finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 12 Novembre 2008, inédit.

J.-A. Miller rappelle l’orientation lacanienne : « Nulle pudeur ne prévaut contre un effet du niveau de la profession… celui de l’enrôlement du praticien dans les services où la psychologisation est une voie fort propice à cette sorte d’exigence bien spécifiée dans le social : comment à ce dont on est le support, refuser de parler son langage ? ».