Numérique
  • 11 juillet 2017
  • - Commentaires fermés sur L’angoisse de naviguer à vue, par Jérôme Thomas
  • -

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France , Roger Chartier repère une angoisse que l’époque du numérique rend encore plus vive : « D’un côté, l’effroi devant la prolifération incontrôlée de l’écrit, l’amas des livres inutiles, le désordre du discours. D’un autre, la peur de la perte, du manque, de l’oubli ». Selon cette perspective, le Web se présenterait comme une immense bibliothèque, à ceci près qu’il est un extraordinaire fatras de données, de traces et d’écrits désorganisés, quand la bibliothèque se présente comme un emboîtement d’unités organisées, classées.

Tout un savoir de la documentation s’est constitué pour rendre intelligible la connaissance entreposée en bibliothèque. Il y a donc un Autre du savoir qui a structuré l’accumulation des écrits. Le sujet qui pénètre dans une bibliothèque se situe dans une configuration symbolique et imaginaire spécifique : il peut se déplacer avec des points de repères ; la bibliothèque lui offre une vue panoptique des écrits pour placer chacun dans l’ensemble du savoir ; il dispose d’une marge de manœuvre, son désir, pour tomber sur un écrit inattendu en se promenant au hasard. Ainsi, bien qu’un Autre produise une disposition spécifique du savoir, il est possible pour le lecteur de « naviguer à vue », en se passant des outils de repérage mis à sa disposition, pour construire son savoir dans la métonymie naturelle induite par la bibliothèque. En ce sens, la navigation du sujet dans la bibliothèque est une métaphore de son désir d’apprendre, irréductible à celui d’un autre sujet .

Dans une première approche, on est devant le Web dans la même angoisse que devant une bibliothèque. D’un côté, on est effrayé par la quantité de données, traces, écrits qu’il y a à explorer et à exploiter ; le terme de bibliothèque a d’ailleurs laissé place aux « entrepôts de données », ce qui témoigne bien de la « prolifération incontrôlée » de celles-ci. D’un autre côté, malgré l’expérience de cet effroi du débordement, Internet a la volonté que tout s’inscrive, qu’il n’y ait ni manque ni oubli, comme le souligne encore Chartier. Il n’existe pas de place vide dans les résultats de recherche de Google : un résultat après l’autre, à l’infini. Cette intention que tout s’inscrive est soutenue par les grandes entreprises du Web qui stockent des données relatives à chaque écrit, interaction, clics, achats, pour former le Big Data.

La question qui se pose alors, comme pour la bibliothèque, est celle de la navigation, du repérage. Comment se frayer une voie sur Internet, par exemple celle du désir d’apprendre ? Le Web y répond d’au moins deux manières : il produit des cartes et il trace des routes. Ce sont des formes contemporaines de réponse du maître numérique à l’angoisse de l’impossible équilibre entre le trop et le manque évoqués par Chartier. Mais ce sont ceux-là même qui, d’une part, produisent les techniques de collecte des données et qui, d’autre part, tracent les cartes et les routes de leur mise en visibilité. Quoi de différent du geste du bibliothécaire ? Le procédé est le même : stocker, donner à voir. Mais si la rationalité du bibliothécaire peut être connue de tous, discutée, celle de l’Internet (les algorithmes), propose peu de prises aux sujets-internautes pour qu’ils puissent y insérer leur désir singulier.

Dans un premier type d’algorithme, qui fait fonctionner les moteurs de recherche, on obtient une sorte de cartographie du savoir à partir d’une « requête ». Cette cartographie des traces et des dépôts de savoir sur l’Internet est temporaire, hiérarchisée et infinie. A travers cette magie, Google nous fait oublier les critères qui président au classement des résultats – un ordre marketing et « bête » comme le souligne Jacques-Alain Miller , qui construit à chaque fois une bibliothèque éphémère, rangée différemment.
Un deuxième type d’algorithme, dit de « machine learning », consiste à tracer des routes toutes faites pour le sujet sur le web. L’hypothèse implicite est que ce n’est pas le sujet lui-même qui apprend de ses déplacements sur Internet pour dégoter le prochain objet de satisfaction de son désir de savoir, mais que c’est la machine qui apprend et qui détermine, pour lui, à partir de ses traces de navigation sur lesquelles sont produites des opérations de statistiques prédictives, le prochain objet de son désir . L’influence grandissante de cette intelligence artificielle fait courir le risque de la naturalisation progressive de ce rapport déterministe au savoir.

Dans la mesure où les données du web ne sont pas matériellement visibles, les sujets internautes sont obligés d’en passer par un Autre – Google et les autres qui ont les clés de la collecte et de la mise en visibilité des données – pour se déplacer dans le savoir et constituer une connaissance propre. Cet Autre du savoir, comme le souligne J.-A. Miller , ne répond plus aux figures traditionnelles ; il prétend déterminer par anticipation le désir de savoir.
La possibilité de « naviguer à vue » est de fait certainement réduite, mais pas impossible, par exemple avec les liens hypertextes qui permettent d’aller d’un site à un autre sans rien redemander à Google, comme par des chemins de traverse.