Édito
  • 30 août 2017
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Malappris a voyagé pendant l’été et s’est rendu en Chine pour recueillir des témoignages sur la façon dont est abordée la question d’apprendre dans l’Empire du Milieu. Où se situent les différentes expériences évoquées dans les entretiens suivants, sur le large spectre que les termes de « désir ou dressage » déterminent ? La Chine s’ouvre au monde et s’intéresse à ce qui s’écrit et ce qui se fait ailleurs : l’intérêt pour la psychanalyse date déjà d’une bonne quinzaine d’années. Toutes les tendances et écoles sont représentées dans la large palette d’offres qui se proposent aux praticiens chinois désireux de se former. Certaines institutions de psychothérapeutes et des associations de psychanalyse se ruent à la conquête de ce qui se présente comme une terra nova où implanter leur théorie. Mais la millénaire civilisation chinoise, fière de sa transmission philosophique ancestrale, de sa conception du langage et de ses traditions, ne s’ouvre pas sans prudence et sans une certaine méfiance à ces savoirs nouveaux. La terre de Confucius, de Lao Tseu et de Chouang-tsé ne saurait accueillir Freud et Lacan sans demander des preuves et attend de voir ce que cette véritable collusion épistémologique produira. Si le Dr. Lacan pouvait répondre à une question concernant la situation en Chine posée en 1975, « qu’il attendait mais qu’il n’espérait rien »[1], on pourrait presque dire que la situation aujourd’hui s’est inversée et que ce sont plutôt nos amis chinois qui attendent pour voir ce que l’arrivée de ces nouveaux savoirs produira chez eux, sans vraiment espérer quoi que ce soit…

Un lieu où l’on favorise la parole des jeunes enfants et où l’on travaille autour de la difficile séparation avec les parents et grands-parents, très présents dans l’éducation des jeunes chinois ; un entretien avec une psychologue scolaire autour de son livre Écouter l’enfant où elle leur donne la parole ; l’interview d’un couple de jeunes psychologues qui nous parle de l’énorme contrainte qui existe vis-à-vis de l’éducation dans les grandes mégalopoles ; une psychanalyste exerçant en libéral qui nous parle de la place donnée aux apprentissages ; un collègue éminent qui extrait la pointe d’un colloque qui a eu lieu au mois de juin à Chengdu sur « Le corps et la psychanalyse » où une dizaine de membres de l’ECF sont intervenus ; un jeune enseignant en philosophie à l’université qui nous parle des parcours d’études : le lecteur de ce numéro spécial pourra constater combien la parole se libère lentement en Chine. Si une place croissante est progressivement accordée au sujet dans le domaine privé, le Maître, encore très présent, veille à ce que cette parole reste cantonnée dans des lieux que l’on dit ou l’on croit étanches par rapport au domaine public. Pour combien de temps encore croira-t-on à cette étanchéité ? Nul ne peut le dire, mais une chose est sûre, c’est que le discours du Maître risque de se voir renforcé là-bas par le concours que la Science et par ce que ses applications technologiques sont en train de lui apporter. Raison de plus pour garder une certaine prudence…

Ce numéro a compté avec le concours exceptionnel d’Anne-Marie Lemercier, Clémence Livet et Nathalie Charraud, qu’elles soient ici remerciées.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 138.