Enfances
  • 5 septembre 2017
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Il y aurait donc adéquation entre organisme et comportement. Voilà une conception qui s’appuie sur ce que Lacan appelle un « présupposé d’une logique pédagogique qui se fonde sur un schème de l’adaptation »[1]. L’éducation ne serait donc que l’apprentissage d’un savoir d’adaptation à son milieu, indiscernable de la maturation de l’instinct. Or, nous savons que les recherches sur l’apprentissage chez l’homme mettent plutôt en évidence la fonction du « désir d’y revenir », ou « le privilège des tâches inachevées ». On se souvient bien mieux de ses échecs cuisants que de ses réussites, qui comme le relève Lacan, ne sont d’ailleurs « le signe de rien »[2].

Faisons un petit détour par Jean Piaget, célèbre psychologue des années 1925-70 qui a eu une influence capitale dans les sciences de l’éducation. Considérant que l’intelligence humaine se mesure à l’adaptation du vivant au milieu environnant, il a mis en place un panel d’expériences auprès d’enfants de différents âges afin d’en tirer une psychologie du développement. Celle du robinet a retenu l’attention de Lacan qu’il reprend dans le Séminaire L’angoisse. Piaget montre à un enfant deux dessins de robinets dont l’un coule au-dessus d’une cuvette. Il lui décrit les robinets et leurs têtes à branches. La position ouverte permet l’ouverture du canal et l’écoulement de l’eau qui en est l’effet. Inversement, position fermée, fermeture du canal, l’eau ne peut plus passer. Il demande à cet enfant de l’expliquer à un autre enfant qui le rapporte ensuite à Piaget. Quelle sera sa surprise de s’apercevoir que ce que raconte le deuxième enfant est bien éloigné de ce que lui-même avait si soigneusement expliqué au premier : « Là c’est le tuyau pis il est ouvert y a l’eau qui coule dans la cuvette, pis là il est fermé, alors y a plus l’eau qui coule, pis il y a le petit tuyau il est couché, pis y a la cuvette qu’elle est pleine – l’eau peut plus couler parce qu’il y a le petit tuyau qu’il est couché – ça empêche ». Le nom « robinet » est éludé au profit de « tuyau ». Pour les branches, c’est la même chose, l’enfant ce ne sait pas ce que c’est, ni comment on les fait tourner. Piaget déplore cette déperdition de compréhension. Lacan pointe que cette perte est du côté de Piaget qui manque quelque chose dans ce phénomène qu’il produit : « […] il méconnaît totalement ce qu’il y a d’intéressant pour un enfant dans un robinet comme cause, ce sont les désirs que le robinet provoque chez lui, à savoir que, par exemple, ça lui donne envie de faire pipi, comme chaque fois que l’on est en présence de l’eau, que l’on est, par rapport à cette eau, un vase communicant »[3]. Le deuxième enfant aura d’ailleurs compris qu’en jouant sur le robinet, on peut remplir une cuvette sans la faire déborder.

Les sciences cognitives[4] conçoivent le sujet comme un système de traitement de l’information dont le comportement est la conséquence. Le « programme » du sujet est composé d’un réseau de schémas de pensées, construit à partir d’informations recueillies au cours d’expériences passées. Les accidents, les erreurs, les oublis sont des défauts de symbolisation que l’on peut corriger. Certes ! Mais que réalisent ces distorsions sinon de signifier l’impuissance à traiter symboliquement quelque chose d’impossible à faire passer dans la syntaxe ou le calcul, quelque chose d’inéliminable, d’irréductible, qui est le réel de la mort et de la sexualité ? Il y a une « radicale inadéquation de la pensée à la réalité du sexe, rappelle Lacan. […] le langage ne domine pas — de ce fondement du sexe en tant qu’il est peut-être le plus profondément relié à l’essence de la mort – ne domine pas ce qu’il en est de la réalité sexuelle »[5]. On peut réunir dans une machine tous les savoirs, tous les signifiants, il manque toujours « un mot pour le dire », il manque fondamentalement un savoir, celui sur la mort et le sexe. Devenir un homme ou une femme, un père ou une mère n’est pas le seul produit de la connaissance du processus de l’accouplement et de la procréation. Serait-il possible d’apprendre tous ces savoirs sans ces deux questions fondamentales : qui suis-je ? et Che vuoi ?

« La dimension découverte par l’analyse est le contraire de quelque chose qui progresse par adaptation, par approximation, par perfectionnement. C’est quelque chose qui va par saut, par bonds »[6]. En effet, le langage s’apprend, mais, en dehors du champ de l’apprentissage, il sert à autre chose qu’à communiquer ou à transmettre une information. Le langage, l’être humain en jouit aussi.

L’enfant est sûrement fait pour apprendre quelque chose. « Il est fait, nous dit Lacan, pour apprendre quelque chose pour que le nœud se fasse bien »[7]. Nouer langage, corps et jouissance, c’est ce que chacun tente de faire avec son symptôme.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 18 janvier 1967, inédit.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 11 décembre 1973, inédit.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 334.

[4] Rappelons que les sciences cognitives sont nées dans les années 60 d’un mariage entre la grammaire générative de Chomsky, l’intelligence artificielle (issue de la cybernétique), la neurophysiologie et les théories du développement psychologique de Piaget.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 18 janvier 1967, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 19XX ; p. 108.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 11 décembre 1973, inédit.