Scènes
  • 5 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Désir et dressage dans l’Éveil du printemps, par Christiane Page
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La sexualité comme réel, et ses conséquences quand elle fait irruption, introduit pour chacun une question mais aussi un savoir sur la jouissance, car, dit Lacan, « […] nous savons tous parce que tous, nous inventons un truc pour combler le trou dans le Réel. Là où il n’y a pas de rapport sexuel, ça fait “troumatisme”. On invente ! On invente ce qu’on peut, bien sûr ».[1]

Dans L’Éveil du printemps[2], Moritz et Melchior représentent deux manières dont la relation à la jouissance peut s’organiser en conjuguant les impératifs culturels et la position subjective des personnages : l’un (Moritz) ravagé par l’impossibilité de savoir quelque chose du mystère concernant la vie, la mort, l’amour, l’autre (Melchior) pur produit d’une éducation dite « libérale ».

La position de refus incarnée par Moritz concerne aussi bien le savoir sur la jouissance interdite, que celui, obligatoire, dispensé par l’école. Entre l’impossibilité à apprendre ses leçons et sa peur d’en apprendre sur la question sexuelle, se dessine un point de connexion qui fait symptôme et rend compte du désarroi d’un sujet confronté à la loi qui s’oppose à sa jouissance. J.-A. Miller le souligne : « Il s’agit toujours de réduire, de comprimer, de maîtriser, de manipuler la jouissance de celui que l’on appelle un enfant pour en extraire un sujet digne de ce nom, c’est-à-dire un sujet assujetti. »[3] Moritz s’insurge, refusant la loi de la castration il n’a aucune solution et, malgré ses efforts, échoue à l’école. Il s’exclut alors « dans l’au-delà. Il n’y a que là qu’il se compte : pas par hasard d’entre les morts, comme exclus du réel ».[4] Désormais, détaché des choses de la vie, il jette sur le monde un regard sans filtre : « Nous observons les amants et les voyons l’un devant l’autre rougir de deviner ce qu’ils sont : des trompeurs trompés. »[5] Lacan écrit dans la préface « Non dupe, il erre. »[6]

Le cas de Melchior témoigne, lui, des impasses de l’éducation sexuelle et ouvre sur la problématique de l’initiation, deux positions éthiques antagonistes, mettant l’une sur la voie de la morale civilisée, l’autre ouvrant sur celle du désir.

Melchior a appris les choses de la sexualité par les livres et, fort de ce savoir, n’a ressenti qu’une légère honte lors de ses premières excitations mâles survenues lors d’un rêve. Sans culpabilité et avec bonheur il découvre, dans la relation sexuelle, le chacun pour soi de la jouissance. « Oh ! Crois-moi, il n’y a pas d’amour ! Tout, intérêt : tout, égoïsme ! Je ne t’aime pas plus que tu ne m’aimes »[7], assumant la position sadienne du droit à la jouissance : « J’ai le droit de jouir de ton corps […] et ce droit, je l’exercerai sans qu’aucune limite m’arrête dans le caprice des exactions que j’aie le goût d’y assouvir »[8]. Mais lorsque les adultes s’aperçoivent qu’il a mis en pratique ce savoir livresque, ils lui font porter le poids de la faute car, dans l’éducation, même libérale, accéder au savoir n’inclut pas la jouissance. Accusé d’avoir transgressé l’interdit de cet Autre qui dit non à la jouissance, il est sous le choc, submergé par la culpabilité.

La pièce bascule avec l’intervention de l’homme masqué. Il ne demande pas de compte à Melchior sur sa jouissance mais le conduit à en prendre acte, sans le juger. La vérité de la jouissance refoulée par la culpabilité avec laquelle elle se confondait change alors de sens. Elle n’est plus preuve d’inconduite mais occasion de devenir homme. Melchior conclut : « Où cet homme m’emmène, je ne le sais pas. Mais, c’est un homme. »[9]

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[2] Wedekind F., L’Éveil du printemps, [1890], préf. J. Lacan, trad. F. Regnault, Paris, Gallimard, 1974.

[3] Miller J.-A., « L’enfant et le savoir », Peurs d’enfants, Paris, Navarin, 2011, p. 15.

[4] Lacan J., « Préface », L’Éveil du printemps, op. cit., p. 11.

[5] Wedekind F., op. cit., p. 92.

[6] Ibid., p. 11.

[7] Ibid., p. 53.

[8] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 768-769.

[9] Wedekind F., op. cit., p. 98.