Arts
  • 5 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Ce qu’on apprend encore de Léonard, par Laura Sokolowsky
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Une campagne de restauration des œuvres du « Maître mystérieux[1] » a été entreprise depuis quelques années par le Musée du Louvre. Qu’apprend-elle de nouveau sur Léonard de Vinci ?

En premier lieu, une fois n’est pas coutume, il convient de relever que les avancées du discours scientifique peuvent servir les intérêts de la psychanalyse. Entre 2008 et 2009, des examens préliminaires à base d’imagerie scientifique réalisées sur la Sainte Anne ont montré qu’un début de soulèvement de la matière picturale était causé par l’accumulation des anciennes couches de vernis. Des repeints qui n’étaient pas de la main du peintre défiguraient également le tableau en certains endroits. Sans la spectrométrie de fluorescence des rayons X ayant permis d’analyser celui-ci sans l’abîmer par des prélèvements, mêmes infimes, de matière, la restauration de la Sainte Anne n’eut guère été envisageable. Une détérioration de cette œuvre majeure de la Renaissance italienne devait être absolument évitée car celle-ci appartient non seulement au patrimoine culturel universel, mais il s’agit aussi de l’œuvre ayant servi à Freud dans son étude sur un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Il est crucial pour la psychanalyse que la Sainte Anne reste dans le champ du visible.

Pour autant, le consensus scientifique a manqué au sein de la commission d’experts réunis pour superviser « la restauration du siècle[2] ». Deux experts ont quitté bruyamment la dite commission pour s’opposer au désir de la restauratrice italienne dans sa quête des glacis originaux. Autour d’elle, femme tranquille et sûre de son geste, le monde se mit dès lors à trembler : fallait-il s’arrêter ou enlever une dernière couche de vernis pour retrouver les teintes originelles, habitués que nous sommes à admirer la Sainte Anne à travers l’épaisseur opacifiante de ses vernis jaunis ? Pourrait-on supporter un tel bouleversement de nos repères ? Exploratrice intrépide, l’italienne parvint à convaincre qu’il fallait oser.

Un tableau, ce n’est pas qu’une image. La technique est indissociable de l’effet produit par la peinture et ceci s’avère encore plus vrai chez Léonard. En l’occurrence, sa technique explique, pour partie, le degré d’inachèvement des œuvres de sa maturité. A ce propos, souvenons-nous de l’importance que Freud accordait au fait que Léonard ne terminait pas ses tableaux : « La lenteur qui de tout temps a frappé dans les travaux de Léonard se révèle être un symptôme de cette inhibition, l’annonce qu’il se détournera de la peinture, ce qui intervient plus tard[3] », écrivait-il. L’on sait maintenant et de façon indubitable que l’artiste n’avait pas achevé la Sainte Anne sur lequel il travailla durant vingt ans. Ceci se voit désormais au niveau de la zone médiane de la composition entre un ruisseau visible au premier plan – jusqu’alors invisible – et les lointains bleutés.

Une fois restaurée, la Sainte Anne apparaît plongée dans un milieu transparent. Plus énigmatique que jamais, elle semble l’incarnation du diaphane aristotélicien interprété de manière métaphysique par Saint Thomas[4]. D’où le fait que ce concept de la manifestation se retrouve chez James Joyce : « Limite du diaphane dans. Pourquoi dans ? Diaphane, adiaphane. Si l’on peut passer les cinq doigts à travers. Ferme les yeux et vois.[5] »

Enfin, au revers du tableau, on a découvert que des têtes de la Bataille d’Anghiari étaient tracées directement sur les planches de bois, ce qui témoigne de l’importance que Léonard accordait à la révélation des pensées par le tracé des visages : « Donne à tes figures une attitude révélatrice des pensées que les personnages ont dans l’esprit, sinon ton art ne méritera point de louange » notait-il.

Fort de ce succès, l’on s’est ensuite attelé à la restauration du Saint Jean Baptiste, tableau lacanien s’il en est avec les ambassadeurs d’Holbein et les Menines de Velázquez. L’allégement des dix-sept couches de vernis accentue l’apparition lumineuse du corps du saint émergeant de l’ombre. Le travail de la lumière l’emporte ici sur celui de la couleur et l’étude minutieuse des glacis, couches colorées translucides composées d’un liant et d’un pigment, éclaire d’un jour nouveau la question de l’inachèvement. Léonard a été confronté à l’épineux problème du séchage des glacis. En effet, si une couche est posée avant que la précédente ait totalement séchée, ce qui peut mettre des semaines, voire des mois, une craquelure de la surface picturale peut se produire. Ceci explique que Léonard ait dû repeindre lui-même la chevelure du saint habillé en Bacchus. La lenteur et le degré d’inachèvement des tableaux de la maturité de Léonard ( Sainte Anne, Saint Jean Baptiste et la Joconde ) sont liés à l’emploi de cette technique des glacis. Empruntée aux primitifs flamands, celle-ci implique un rapport particulier au temps et confère une épaisseur unique aux formes peintes, la lumière traversant physiquement la matière picturale superposée.

Le Saint Jean Baptiste de Léonard surgit d’une nuit profonde telle la lumière sinueuse d’une flamme, illustrant les paroles de l’Évangile : « Il n’était pas la lumière, mais il vint pour rendre témoignage de la lumière ». Pointant l’horizon déshabité de l’être, c’est le sujet qui se saisit au moment de sa disparition[6].

Il est étrange que cette figure issue de l’ombre se présente, plus clairement aujourd’hui qu’auparavant, comme une spirale éphémère et mouvante. Comme si, surgie du vide, elle n’aurait pour vocation que d’y retourner au-delà du clin d’œil, de la syncope mnésique et du cri[7].

 

[1] Freud S., « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », Œuvres complètes, vol. X, Paris, PUF, 2009, p. 84.

[2] Le documentaire passionnant « Léonard de Vinci, la restauration du siècle » réalisé par Stan Neuman nous plonge au cœur de ce chantier phénoménal qui a duré trois ans.

[3] Freud S., « Un souvenir… », op.cit., p. 89.

[4] Aristote, « Complément de la théorie de la couleur exposée dans le Traité de l’âme », De la Sensation et des choses sensibles. Sur la conception du diaphane chez Saint Thomas d’Aquin, cf. Anca Vasilu, « Le mot et le verre. Une définition médiévale du diaphane », Journal des savants, n°1, 1994, pp.135-162. En ligne sur : http://www.persee.fr/doc/jds_0021-8103_1994_num_1_1_1577

[5] Joyce J., Ulysse, Paris, Gallimard, 2013, p.96.

[6] Lacan J., « La direction de la cure », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 641.

[7] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 485.