Littérature
  • 7 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur À partir du noir, par Guy Briole
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« Pourquoi ai-je imposé aux miens de manger dans le noir ? »[1] C’est la question que se pose Pascal Quignard dès les premières lignes de son dernier livre, Performances de ténèbres. Comment avait-il, dès l’âge de dix-huit mois, réussi à imposer à toute sa famille de ne pas partager les repas avec eux et de n’accepter de manger qu’enfermé dans une pièce, dans le noir complet ? Relativement à la nuit s’impose à lui l’idée d’une volonté irréfrénable à retrouver, dans le monde où l’on a fait irruption, un « dans » qui par quelque trait rappelle celui que l’on a perdu. Mais aussi il y voit, pour cet anorexique affamé, une intolérance radicale au regard. « Le noir m’ôtait au regard »[2] pour pouvoir manger un indiscernable. Le premier non serait de préférer le noir dès « que le corps a découvert la lumière »[3]. Pour Pascal Quignard c’est par l’invention d’une forme littéraire qu’il nomme « performance de ténèbres » qu’il peut trouver « une nouvelle façon de vivre les lettres en les plongeant dans l’inconnu »[4]. S’avancer sous le regard de tous en s’exposant au risque du non su. C’est aussi là qu’il pensa qu’il s’agissait pour lui de se « désœuvrer d’une œuvre »[5] et que lui vint cette exclamation qui marquerait la fin de l’enfance : « Finie la maltraitance ! »[6]

La performance, œuvre éphémère, non reproductible, surprenante, exposant le corps est une sortie à la lumière pour un retour dans le noir. Évanouissement, inconsistance, la performance, contrairement à l’œuvre n’emplit pas, elle vide[7].

Mais voilà celui qui s’avance sur le bord de la scène pour jouer sa partie comme s’il devait rester en arrière du rideau d’un théâtre qu’on ne lèverait pas. Là, dans le noir se joue la vie à jouer. Hilflosigkeit de la performance où le refus éducatif fait « qu’en ayant lieu, il a eu lieu »[8]. Paradoxe du refus qui marque que cela a été intégré, mais peut-être pas accepté. Hilflosigkeit à reproduire à l’infini – dans ces surgissements alternatifs du noir d’où l’on vient – les fulgurances d’une apparition marquant la performance elle-même d’être. Au-delà, pour celui qui veut s’adresser au parterre, à l’Autre pour lequel il veut bien faire pour bien plaire, « tout devient faux »[9].

Qui d’autre que l’Analyste de l’École peut se trouver à cette place de s’avancer vers cet au-delà de la fosse où, même muni d’un escabeau, il n’est pas là pour dire sa deploratio mais pour s’essayer à « parler l’autre rive qui n’existe pas »[10]. Voilà l’A.E. au pied du mur de nous éclairer du trou. Cette performance est à refaire chaque fois ; elle n’est pas effet de groupe. Dans son témoignage, on peut y entendre un non qui s’est marqué très tôt. C’est à partir de là qu’il peut interpréter l’École. L’A.E. n’est pas un personnage d’une pièce qui se joue à plusieurs ; il a laissé le masque. Il n’est le porte-voix de personne. Il est inéducable.

[1] Quignard P., Performances de ténèbres, Paris, Galilée, 2017, p. 9

[2] Ibid., p. 13.

[3] Ibid., p. 14.

[4] Ibid., p. 33.

[5] Ibid., p. 37

[6] Ibid., p. 37.

[7] Ibid., p. 45.

[8] Ibid., p. 55.

[9] Ibid., p. 57.

[10] Ibid., p. 58.