La première fois
  • 7 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Un couple contre la mort, par Dominique Miller
  • -

« C’était la première fois que je ressentais ainsi la vie dans mon ventre », me dit-elle trois mois après, bouleversée.

Une première fois, c’est toujours une effraction. Car le sujet ne peut pas recourir à ses repères habituels symboliques et imaginaires. Ce qui divise le sujet. Le bouleversement de Virginie est bien ici la marque de sa division. À la fois émerveillée et déstabilisée.

Cette première fois pour elle c’était que, enceinte, elle ressentait son enfant s’agiter dans ses entrailles. Non seulement c’était un événement comme presque toujours pour une femme. Mais, pour Virginie, c’était une victoire contre l’impossible. En effet, cette grossesse venait après quatre inséminations artificielles et trois fausses couches. Cette première fois prenait une valeur d’autant plus puissante qu’elle était associée à une stérilité tenace. Une première fois ça s’apparente à un signe du réel, dans la mesure où il y a un franchissement que doit opérer le sujet. Ici le réel est redoublé par le combat du sujet et de la médecine pour éliminer le réel de la stérilité.

Sentir bouger l’enfant dans son ventre signifiait que tout simplement la vie pouvait s’installer dans son être, et que cette fois-ci, enfin, elle pouvait triompher de la répétition de son destin mortifère. Destin mortifère que la stérilité avait confirmé, s’ajoutant aux signes funestes que l’histoire familiale avait additionnés pour cette femme : l’esprit de la mort rodait et sa propre mère entretenait le drame.

Par ailleurs remarquons que cette première fois-là n’était pas un instant de voir, mais un moment avec une durée. Sentir cette vie dans ses entrailles durait depuis trois mois. Tout en étant un franchissement, le dépassement de la stérilité entretenait la surprise chez cette femme. Son ravissement en était plus puissant. Il était à la mesure des douleurs et des déceptions répétées des interruptions de ses grossesses. Elle faisait durer la première fois aussi intensément et aussi longtemps qu’elle avait enduré ses échecs. Il y avait comme une revanche de la temporalité.

Et puis patatras ! Après six mois, elle dut décider de mettre fin à cette vie nouvelle. Là encore, la mort et la « tu meurs » la rattrapèrent. De la manière la plus douloureuse, puisqu’elle dut trancher assez vite. Il lui fallut interrompre cette grossesse pour des raisons médicales.

Mais ce fut l’esprit de la première fois qui prit le dessus sur l’horreur de l’acte à ordonner et à subir. C’était la première fois qu’ils se sentaient, elle et son mari, aussi proches, aussi solidaires. Réunis par l’accomplissement d’une résolution dont l’extrême les dépassait l’un et l’autre.

Ils conjuguèrent leurs fantasmes pour concevoir cet acte. Il s’agissait de déceler et d’encadrer les coups futurs du réel. Construire le souvenir de cet événement, leurs sentiments, leurs dires, leurs actes, la place que l’enfant prendra dans leur histoire et dans son histoire. De façon à en faire une épreuve qui dompte le réel, et donne sa place à l’existence. Tout fut mis en œuvre, dans le secret de leur couple, pour rendre symbolique cette séparation avec l’enfant impossible. Ils voulurent savoir. Ils voulurent le voir, connaître son sexe et lui donner un nom. Ce furent ces conditions signifiantes pour décider et endurer cette fin qui engagèrent leur amour d’une manière inédite. Et firent dire à Virginie qu’elle vivait, au-delà de sa détresse, une première fois avec son mari. De devoir prendre une décision aussi impossible. Une première fois qui aurait pu les séparer par l’impact de la tragédie qui aurait pu les emporter. Au contraire, elle a fait la preuve de la force du lien, en les soudant plutôt qu’en brisant leur couple.

Cette jeune femme nous apprend combien le désir du sujet est une force puissante contre toute expérience de destruction réelle ou inconsciente. Elle aurait pu interpréter sa stérilité puis la maladie intra-utérine de l’enfant comme des signes destructeurs de son destin. Son désir de vie qui l’a conduite en analyse s’est révélé le plus fort.