Les initiatrices
  • 7 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Initiation secrète et clandestine, par Fouzia Taouzari
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La preuve par le miel[1] est un roman subversif à bien des égards. Dans une interview, Salwa Al Neimi, qui a vu son roman censuré dans certains pays arabes, dévoile combien « ce qui dérange, c’est d’avoir établi une liaison entre la liberté, notamment sexuelle, et la tradition arabo-musulmane, à travers des textes érotiques arabes anciens. »[2] Subversif parce que le personnage central est une femme qui s’affirme comme libre et disposant de ses propres valeurs, indépendantes des valeurs morales et religieuses qui dominent les sociétés arabes et musulmanes.

Ce roman traite de la sexualité féminine nourrie de références à la littérature érotique arabe ancienne. Le personnage central nous apprend comment elle fait cohabiter son héritage traditionnel avec son désir. Le désir est toujours scandaleux car le fantasme, sur lequel il prend appui, est non conforme au discours dont le sujet est le produit. La rencontre avec un amant qu’elle nomme « le penseur » viendra nouer ses deux vies parallèles : ce qu’elle est dans le monde avec les autres : épouse et chercheuse, et sa vie secrète. Les coordonnées de son désir prennent appuis sur un fantasme fondamental : clandestine où la condition de son désir est le secret clé de sa jouissance. Très tôt elle se dédouble : « J’étais jeune, certes, mais j’avais depuis longtemps posé les fondations de mes mondes secrets. J’ai acquis tôt le don de me dédoubler. J’en usais comme rempart de ma liberté pour affronter l’hypocrisie du monde. »[3], lieu où règne dissimulation et soumission.

Elle initie le penseur aux livres érotiques arabes anciens. Le penseur donne corps à son initiation littéraire. Elle lui lit des passages qu’il consent à animer. Il rend vivant les livres par la rencontre des corps. Elle trouve en lui un désir qui s’incarne. Elle met en pratique ses lectures. Il l’initie à l’amour, à la parole, faisant ainsi don de ce qu’il n’a pas. En retour elle donne ce qu’elle a. L’initiatrice se trouve initiée et prise au piège de ce qu’elle ne peut donner : l’amour. Elle joue la partition du désir tant qu’elle ne met pas en jeu l’amour. Elle prend la fuite quand il le lui déclare. Il fait d’elle la cause de son désir, elle fait de lui la cause de sa jouissance. Elle cherche un désir d’homme. Elle trouve un homme désirant et amoureux. Prise au piège de son fantasme où le secret est la condition de son désir, lorsque le penseur lui déclare son amour, elle prend peur. Il paie de mots, de parole, elle répond par le silence. Elle refuse de donner ce qu’elle n’a pas, les mots, l’amour. Elle ne peut aimer dit-elle que par le corps, langue du désir, lieu de la jouissance solitaire. « Je ne connais pas l’amour, je connais le désir. […] L’amour est pour l’âme, le désir est pour le corps. Je n’ai pas d’âme […] Je n’aime que par mon corps ».[4]

Les livres ont remplacé la mère initiatrice, ainsi « on ne rencontre de mère assez sage pour enseigner à sa fille comment se faire désirer que dans les livres érotiques ».[5] La lecture de La preuve par le miel est une invitation à suivre la métamorphose d’une femme – arabe, musulmane, intellectuelle – par la voie du savoir : « Quand ai-je découvert que cette curiosité sexuelle n’était qu’une soif de connaissance ? »[6] Ce roman enseigne combien apprendre prend ses racines de l’énigme du sexe à l’origine du désir de savoir !

[1] Al Neimi S., La preuve par le miel, Paris, Robert Laffont, 2008.

[2] Al Neimi S., « Un chant de volupté en langue arabe », Le monde des livres, 13 Juin 2008.

[3] Ibid., p.16.

[4] Ibid., p.33.

[5] Ibid., p.122.

[6] Ibid., p.133.