Écoles
  • 7 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Des psys en cours de philo à l’école de la cité : saison 2, par Virginia Rajkumar Hervy
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Ce projet, initié par l’ACF-IDF l’an passé, s’est poursuivi et amplifié cette année : une quinzaine de cliniciens du Champ freudien est intervenue dans les cours de philosophie de 13 professeurs, auprès d’élèves de 9 lycées ! Faire circuler les signifiants lacaniens en lycées de banlieue et sensibiliser à la réalité de l’inconscient, telle était l’idée initiale. Mais de quel désir s’oriente cette démarche pour le moins volontaire ? Un « qu’est-ce qu’ils nous veulent ? On n’est pas fou ! » ne manqua pas de se poser pour certains élèves.

En effet, à l’heure où l’école de la République invite ses enseignants à repérer le moindre signe de radicalisation, où les grilles d’évaluation découpent le champ du savoir en compétences à acquérir, où le social missionne l’école d’un « tout apprendre », comme si le tout éducatif allait corriger les errances de la jeunesse dite déboussolée, qu’est-ce que des cliniciens pourraient venir murmurer aux oreilles d’ados déjà saturées par la cacophonie des injonctions ? Et comment ne pas en rajouter du côté du regard ?

Pour se décaler, chaque psy engagea, avec son style, son désir d’analyste, la spécificité de sa formation, hors les murs de l’université, sur le divan. En évoquant des formations de l’inconscient, des vignettes cliniques, voire des cas, le praticien donna à entendre comment le sujet dans la cure désapprend, a-pprend ce qu’il croyait connaître, pour un « savoir qui est une énigme, une énigme présentifiée par l’inconscient »[1] d’où peut résonner lalangue. Ainsi faire entendre que les sujets ne savent ce qu’ils disent quand ils parlent, mais que de là peut se lire un savoir insu, résonna. Dans une classe, où un élève, tout aussi vif qu’indiscipliné, se distinguait souvent – le type d’élève que l’institution aime nommer a-scolaire, le clinicien évoqua le cas d’une jeune patiente anorexique : ce fut cet élève bien sûr qui saisit avant même la fin de l’exposé l’équivoque signifiante à l’origine du symptôme, à sa propre surprise et celle du clinicien.

Il ne s’agissait donc pas de faire le professeur de psychanalyse, pour qu’une rencontre soit possible, mais bien de parier sur le désir et le savoir inconscient. Les questions des élèves ont su en ce sens nous inviter, moins à déplier un concept, qu’à répondre de la pratique analytique. Ainsi dans une classe difficile n’ayant pas la notion de l’inconscient au programme, une élève dormant ostensiblement lors de l’exposé théorique de l’intervenant, se redressa comme un piquet pour l’interrompre et demander comme saisie par sa question et son décalage avec le propos immédiat du clinicien : « Mais vos patientes sont donc amoureuses de vous ? Comment vous faîtes avec ça ? » !

Partis sensibiliser à la réalité de l’inconscient pour arriver finalement à faire résonner ce qui peut s’entendre du discours analytique, tout en restant dans le cadre de la classe, voilà un projet enseignant ! La dynamique du désir est à l’œuvre, et les ados ne s’y sont pas trompés. Les retours dans l’après-coup en témoignent. Cette rencontre a pu être pour certains l’occasion de souscrire à leur désir d’en savoir plus, par la lecture – une collègue documentaliste était étonnée de l’augmentation des emprunts des œuvres de Freud ! – ou en demandant une adresse. Mais c’est aussi un partenariat prof-psy qui s’est parfois noué, binômes qui pourraient être riches d’enseignement pour ces deux pratiques dont l’impossible est de structure, comme le pointait déjà Freud : « Arrêtons-nous un instant pour assurer l’analyste de notre sincère compassion. […] Il semble presque cependant qu’analyser soit le troisième de ces métiers “impossibles” […]. Les deux autres connus depuis beaucoup plus longtemps sont éduquer et gouverner ».[2] En ce sens, participer à ce projet serait bien un acte.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, chapitre XI.

[2] Freud S., « L’analyse avec fin et analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985, p. 263.