Érotiques
  • 7 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Des saules et des fleurs, par Marina Lusa
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Photo : Nathalie Jaudel, Kyôto 2007

Au Japon, et tout particulièrement dans la ville ancestrale de Kyôto, il existe des quartiers consacrés aux arts de divertissement et au plaisir esthétique. Ces quartiers de plaisir, on les appelle des Karyukai, « le monde des fleurs et des saules ». Ainsi, à l’écart du monde, dans un lacis d’étroites ruelles, vivent et travaillent des artistes voués à la préservation d’un art de vivre millénaire.

Il arrive parfois que l’on rencontre de magnifiques créatures qui semblent sorties tout droit d’une estampe ukiyo-e de l’époque Edo du XVIIème siècle. Drapées de somptueux kimonos, coiffées d’élégants chignons, le visage fardé de blanc, les lèvres rouge vif, un sourire éternellement calme, on voit marcher à petits pas, sur un rythme régulier, une maiko (apprentie geisha), une geisha.

Il va sans dire que leurs manières raffinées, leurs gracieux et délicats mouvements sont le résultat de longues années d’un apprentissage sévère, d’un travail sans relâche de perfectionnement. Fabriquée de toutes pièces, la geisha est formée, dès son plus jeune âge, à maîtriser la pratique de plusieurs arts traditionnels (la danse, la cérémonie du thé, la musique, le chant et l’art de la conversation). Geisha ne veut pas dire prostituée, mais « femme qui excelle dans les arts ». Un titre auquel l’on accède.

Être geisha, à en croire certains témoignages, c’est bien plus qu’un métier : un sacerdoce. Les geishas se veulent les dernières gardiennes d’une culture traditionnelle séculaire dont elles craignent qu’elle ne vienne bientôt à disparaître. Des écrivains majeurs de la littérature japonaise, notamment Kafû, Kawabata et Tanizaki, nostalgiques de l’esprit et du climat du vieil Edo (l’ancien nom de la ville de Tôkyô) trouvèrent dans le monde clair-obscur des geishas une réminiscence de ce passé regretté et des anciennes valeurs balayées par l’occidentalisation du Japon post-féodal.

Si l’on énumérait les charmes enchanteurs et les qualités des geisha, il faudrait citer en premier lieu la blancheur caractéristique de leur peau, qui n’est pas sans nous évoquer le visage fardé de l’acteur kabuki ou encore le masque extravagant de l’acteur . Depuis des temps immémoriaux, écrit Junichiro Tanizaki dans son célèbre essai d’esthétique Éloge de l’ombre[1], la blancheur de peau est, pour les orientaux, la suprême condition de l’idéale beauté féminine. Cependant la beauté, souligne-t-il, n’est pas fondée sur la transparence ni sur la clarté des choses mais, au contraire, sur le clair-obscur qui les enveloppe constamment de mystère. « Nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants[2] » Le beau, précise encore Tanizaki, perd de son existence si l’on supprime les effets d’ombre[3].

Mais d’où peut bien provenir cette recherche esthétique caractéristique des Japonais ? Tout bien considéré, cette propension à rechercher le beau au sein de l’obscur n’est pas neutre. La clé du mystère semble nous être livrée par Tanizaki lui-même lorsqu’il énonce ceci : « Nos ancêtres tenaient la femme, à l’instar des objets de laque à la poudre d’or ou de nacre, pour un être inséparable de l’obscurité [4]». Ainsi, ils « délimitèrent dans l’espace lumineux un volume clos dont ils firent un univers d’ombre ; puis, tout au fond de l’obscurité, ils confinèrent la femme »[5]. Le mot est lâché, voilà ce que « lueur incertaine des chandelles », « laques à la poudre d’or » recèlent : le mystère entretenu de la féminité. Dans cette perspective, la blancheur n’est qu’un autre nom de l’obscurité, du « continent noir » légué par Freud. Qui peut le mieux l’incarner que ce personnage mystérieux et inaccessible qu’est la geisha, la femme qui existe presque.

En s’interrogeant sur la préoccupation constante de l’humanité à couvrir les femmes – difficile de ne pas songer au maquillage blanc et au costume de la geisha la plongeant presque entière dans l’ombre en laissant paraître une infime partie du corps, tête, cou, main et du poignet au bouts de doigts – Jacques-Alain Miller nous fait apercevoir que, sans doute, couvre-t-on les femmes parce qu’on ne peut pas découvrir La femme. Ainsi, il ne reste plus qu’à l’inventer[6].

[1] Junichiro Tanizaki, Éloge de l’ombre, traduit par R. Sieffert. Éd. POF, 1989, p. 84.

[2] Ibid., p. 76.

[3] Ibid., p. 77.

[4] Ibid., p. 77.

[5] Ibid., p. 84.

[6] Miller J.-A., « Des semblants dans la relation entre les sexes », La cause Freudienne, Paris, Le Seuil/Navarin, n° 36, mai 1997, p. 7-8.