Édito
  • 11 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Si j’enseigne, c’est pour m’instruire, par Philippe Hellebois
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Cette phrase de Lacan, décomplétée pour faire titre, est en fait celle-ci : « Je ne peux être enseigné qu’à la mesure de mon savoir, et enseignant, il y a belle lurette que chacun sait que c’est pour m’instruire. » [1] Comme souvent, le tout dernier enseignement de Lacan, est d’une aveuglante clarté, une énigme énoncée simplement…

Le savoir y est d’abord défini comme étant le mien, soit propre à chacun. Cela en trace aussi la limite puisque je ne pourrai être enseigné au-delà. Ce savoir a beau être à moi, il est pourtant situé hors de moi puisque je ne peux le rejoindre que par l’opération de l’enseignement. Et qui peut donc me l’enseigner ? Personne sinon moi-même au prix d’un exercice étrange dans lequel la plupart du temps je commence par ne pas me reconnaître, celui de l’analysant : j’y enseigne à quelqu’un qui n’en sait rien, mais auquel je suppose le contraire, soit l’analyste, en quoi consiste mon cas, et au terme de ce processus, je me retrouverai instruit de quelque chose de nouveau à propos du réel auquel j’ai affaire. Autrement dit, le savoir du discours analytique n’existe pas dans l’universel, et comme tel ne peut donc s’enseigner. Il n’est pas du registre du tous, du tout, de la totalité – rien n’est tout, comme s’amusait à le dire Lacan.

Qu’il ne s’enseigne pas est évidemment une limite mais pas une carence. Il faudrait plutôt y reconnaître une vertu salutaire puisque cela implique qu’il ne vise pas à exercer une quelconque domination. Lacan considère même que le discours analytique est le seul des quatre à ne pas se prendre pour la vérité : maître, universitaire et hystérique glissent chacun à leur façon sur cette pente. Par conséquent, précise-t-il, celui-ci ne vise ni à vaincre ni à convaincre – con ou pas –, et s’évite ainsi de tomber dans ce qui n’est rien de moins qu’un délire. En effet, la prétention à dire le vrai sur le vrai pour tout le monde ne peut être que proprement extravagante puisque le savoir n’est jamais que celui d’un tout seul. Le délire commence d’ailleurs à ce point précis lorsqu’on veut donner du sens à ce qui n’en a pas, transformer en généralité une expérience dont la force est d’être indicible.[2]

Reste donc une question, la seule qui vaille, celle de savoir comment enseigner ce qui ne s’enseigne pas ?

[1] Lacan, J., « Allocution sur l’enseignement », Autres écrits, Paris, Seuil 2001, p. 299.

[2] Sur ce point, voir Lacan, J., « Pour Vincennes », Ornicar ?, 17-18, 1979, p. 278 ; et le commentaire de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », (2007-2008), leçons des 4 et 11 juin 2008. Inédit.