Érotiques
  • 11 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’experiment, par Sarah Dibon
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« Autour du bac, le fleuve, il est à ras bord, ses eaux en marche traversent les eaux stagnantes des rizières, elles ne se mélangent pas. […] Je lui ai répondu que ce que je voulais avant toute autre chose c’était écrire […] ».[1]

« Le bord du trou dans le savoir, voilà-t-il pas ce qu’elle dessine. »[2]

 

L’amant a d’abord été une commande[3], celle de l’image absolue. Pour y répondre Duras envisagea de « détacher de la somme » celle qui capterait ce moment où un homme regarde une femme ; la photographie de cet instant où quelque-chose bascule. Elle a quinze ans et demi, sur le bac traversant le Mékong, du retour vers le pensionnat de Saïgon. Nulle photo pour attraper ce moment et ses conséquences. C’est après coup, longtemps après toute une œuvre, qu’elle pourra en témoigner, et surtout, l’écrire. Ainsi, « c’est à ce manque d’avoir été faite qu’elle doit sa vertu, celle de représenter un absolu, d’en être justement l’auteur. »[4] La jeune fille devînt donc l’auteur de cette première liaison avec un homme, en écrivant leur désir, et son désir d’écriture.

Duras a beaucoup été interrogée sur ce qui a présidé au processus d’écriture pour elle. À douze ans[5], elle affirmait déjà à sa mère, face à son silence et à sa désapprobation, l’ambition de sa vie. À plusieurs reprises dans L’amant, elle mentionne cette « certitude essentielle »[6], comme dans ce passage dès les premières pages du livre : « Le corps est mince, presque chétif, des seins d’enfant encore, fardée en rose pâle et en rouge. Et puis cette tenue qui pourrait faire qu’on en rit et dont personne ne rit. Je vois bien que tout est là. Tout est là et rien n’est encore joué, je le vois dans les yeux, tout est déjà dans les yeux. Je veux écrire. »[7]

Pour celle qui vécue l’enfance comme un « dressage »[8], l’écriture et cet homme (chinois, plus âgé) participent spécialement d’une transgression et sont sans doute en corrélation. L’avènement de l’écriture coïncide avec ce que l’auteur d’Un barrage contre le Pacifique appelle « le premier mensonge » à sa mère, relatif à cette relation érotique, « sur cet amour-là, c’est-à-dire sur mon propre désir », nous dit Duras ; en ce que « la vérité du désir est à elle seule une offense à l’autorité de la loi »[9].

Seulement ce lien entre le désir d’écrire et le désir pour cet homme ne s’articule pas avec les signifiants ; c’est « dans la tension avec un style » à nul autre pareil que Duras transmet magistralement, comme le montre l’extrait cité précédemment, ce qui « ne se rencontre pas sur la table de la compréhension »[10].

Un signifiant néanmoins retient notre attention : « l’experiment ». En effet, l’image qui n’a pas eu lieu laisse place au récit autour de ce signifiant épinglant l’expérience, en y condensant la part inhérente de désir et de jouissance : « De même que j’avais en moi la place du désir. J’avais à quinze ans le visage de la jouissance […]. Tout a commencé de cette façon pour moi, par ce visage voyant, exténué, ces yeux cernés en avance sur le temps, l’experiment. »[11]

Quelque chose excède et s’inscrit sur le corps, au point d’en porter la trace visible. Ce « tout est là » ne laisse-t-il pas apercevoir, entre les lignes, un supplément de jouissance qui la fait Autre à elle-même, la jouissance dite féminine, élaborée par Lacan ? À l’occasion d’une rencontre entre Marguerite Duras et Jacques-Alain Miller, Duras évoqua Anne Desbaresdes (Moderato Cantabile) et la femme d’Hiroshima mon amour comme « des putains d’elles-mêmes, dépassées par leur propre évènement et suprêmement occupées par cet évènement »[12]. « Putain » au sens freudien[13], pourrait-on ajouter. Quelles soient ravies, fatales, trahies, ravalées, dame, prostituée, fantasmées, les héroïnes de Duras ne sont pas toutes assujetties à l’ordre phallique, et en cela ne sont « pas folles-du-tout »[14]. Elles ne se réfugient pas toutes dans la maternité, en faisant l’homme, ou en imitant un Idéal féminin. Ceci les conduit quelquefois jusqu’en des zones de la version extrême et mortifère de S(Ⱥ), celle du ravage. C’est particulièrement par l’intermédiaire de sa rencontre avec un homme qu’une femme durassienne « devient cet Autre pour elle-même, comme elle l’est pour lui »[15].

L’œuvre de Duras fait raisonner des questions fondamentales telles que : qu’est-ce qu’être une femme, dans le désir d’un homme ? Qu’est-ce qu’écrire ? Et avec le thème des prochaines journées de l’ECF, cette interrogation : « Cela s’apprend-il ? »

Une femme reçoit plus ou moins de subsistance[16] (jamais suffisamment), et chez certaines un au-delà du phallus peut être prégnant. Parions que l’éprouver serait l’occasion de savoir y faire, de cette jouissance, un autre usage. À chacune de se frayer une voie inédite où inscrire son être – en traçant ses propres ravines dans le Réel de cette jouissance[17] –, où écrire son littoral et faire ainsi circuler son désir. Parfois grâce à une psychanalyse.

 

 

[1] DURAS M., L’amant, (1984), Paris, Les éditions de minuit, 2014, p. 29-30.

[2] LACAN J., « Lituraterre », (1971), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 14.

[3] DURAS M., « Notice », Œuvres complètes, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Éditions Gallimard, Tome III, 2014, p. 1850-1851.

[4] DURAS M., L’amant, Les éditions de minuit, op. cit., p. 17.

[5] DURAS M., Op. cit., « Notes », note n°22, p. 1870 : (Les Nuits magnétiques, France culture, 27-31 octobre 1980 ; repris dans CETON J.-P., Entretiens avec Marguerite Duras, Paris, François Bourin Éditeur, 2012, p. 25).

[6] DURAS M., L’amant, Les éditions de minuit, op. cit., p. 90.

[7] Ibid., p. 28. (C’est nous qui soulignons)

[8] DURAS M., Œuvres complètes, Tome III, op. cit., Extrait d’un entretien avec Bernard Pivot, « Apostrophes », 28 septembre 1984, p. 1540.

[9] LACAN J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Éditions de La Martinière et Le Champ Freudien Éditeur, 2013, p. 95.

[10] GARCIA Luc, Jacques-Alain Miller, trentième Foire du Livre de Brive, Lacan Quotidien n°83 : http://www.lacanquotidien.fr/blog/2011/11/jam-a-brive-triptype/

[11]DURAS M., L’amant, Les éditions de minuit, op. cit. p. 15 & p. 27 : « Il n’y avait pas à attirer le désir. Il était dans celle qui le provoquait ou il n’existait pas. Il était déjà là dès le premier regard ou bien il n’avait jamais existé. Il était l’intelligence immédiate du rapport de sexualité ou bien il n’était rien. Cela, de même, je l’ai su avant l’experiment. »

[12] Hiroshima… Notre amour (Une heure avec Marguerite Duras) par Muriel Schor, Bruno Raffaeli et Jacques-Alain Miller, LQ n°88 : http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2011/11/LQ-88.pdf

[13] FREUD S., « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme » (1910), La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002, p.50. « la femme qui d’une façon ou d’une autre a une mauvaise réputation quant à sa vie sexuelle, celle dont on peut douter qu’elle soit fidèle ou digne de confiance. Certes, ce dernier caractère peut varier selon une large gamme — depuis l’ombre légère sur la réputation d’une femme mariée qui ne répugne pas au flirt jusqu’à la conduite notoirement polygame d’une cocotte ou d’une artiste de l’amour […]. On peut en termes assez crus appeler cette condition l’amour de la putain. »

[14] LACAN J., « Télévision » (1974), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.540.

[15] LACAN J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine » (1960), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.

[16] LACAN J., « L’Étourdit » (1972), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.465.

[17] MAHJOUB L., « Une douleur sans symptôme », La cause freudienne, Paris, 06/1993, n°24.