Histoire
  • 11 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’opiniâtreté de Freud et l’inventeur du QI, par Luc Garcia
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À la fin du XIXe siècle, le mot interdisciplinarité n’existe pas encore. Du moins, on n’en trouve pas trace avant son inscription en 1937 dans l’Oxford English Dictionary. Les statuts universitaires des professions de psychiatre – qui ne sera distinct de la neurologie qu’en 1969 – ou de psychologue – qui sera officiellement institué en 1985 -, n’existent pas non plus. L’époque est marquée par la gestion des masses urbaines, des classes dangereuses, par la promotion de l’hygiénisme, de la science, de la croyance dans la technicité pour un progrès salvateur. Les Salles d’Asile, qui servaient à des institutions de bienfaisance pour donner les rudiments de couture aux jeunes filles, mais surtout permettre aux parents de s’adonner à la liberté du travail comme on disait alors, servent à constituer le maillage des écoles maternelles et élémentaires. La célèbre loi de Jules Ferry du 28 mars 1882 consacre en son article 4 que « L’instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes âgés de six ans révolus à treize ans révolus ». Le ministère de l’Instruction publique rencontre alors la nécessité d’adapter l’enseignement dans le cadre de cette massification, qui s’accompagne aussi d’une volonté non dénuée d’un calcul politique : instruire les petits Français, pour assurer un maintien intellectuel mais aussi corporel afin d’en faire de bons soldats et de bons patriotes. La défaite de Sedan de 1870 marque encore les esprits.

C’est dans ce contexte que naitra la psychologie scientifique, représentée par Binet, Simon, Janet, Piaget, Piéron… Des figures nombreuses, qui marqueront les esprits politiques de l’époque. Occupés par le lustre de leur nouvelle discipline, pour la plupart issus des facultés de droit teintées d’un brin de médecine et de littérature, nos savants interdisciplinaires font écho dans leur recherche de performance cérébrale et leur souci d’efficacité publique avec la volonté d’adapter l’enseignement à ces précieux bambins qui naviguent encore en leurs campagnes dans une France qui peine à rencontrer les joies de l’industrialisation.

Freud est contemporain des recherches de la psychologie scientifique. Il ne les ignore pas, pas plus qu’il n’ignore comment les processus psychiques étudiés par leurs réactions comportementales, le calcul des performances cérébrales, le traitement de l’activité psychique dans des tâches répétitives d’apprentissage, sont entrés en France à l’université plus rapidement que partout ailleurs.

En 1894, Binet crée la revue L’Année psychologique. Comme Freud, qu’il rencontre à cette époque, les débuts de ses recherches sont marqués par les enseignements de Charcot et les expérimentations cliniques par hypnose. Avant de mettre en place le test du Quotient Intellectuel qui le rendra célèbre à partir de 1905, Binet étudie dés 1887 le fétichiste du bonnet de nuit (observé en 1882 par Charcot) qui le rendra moins célèbre en France, et dont le montage pervers s’origine selon lui par la contiguïté de deux événements : les premières érections de l’enfant vers ses cinq ans et la présence d’une femme en bonnet de nuit à côté de laquelle il dormit cinq mois durant. Binet en déduit « une association mentale formée à la suite, à un âge où toutes les associations sont fortes »[1]. Cette analyse séduit Freud, qui s’en servira à de multiples reprises, en rendant à Binet non seulement un hommage appuyé mais en lui apportant un soutien sans ambiguïté ; car cette analyse de la contiguïté fit jaser, Magnan considérant notamment que la dimension de déséquilibre mental dans la perversion n’était pas abordée par Binet : « Et bien avant la psychanalyse des observateurs comme Binet ont pu rapporter les étranges aberrations sexuelles de la maturité à des impressions de ce genre, datant précisément de la cinquième ou sixième année de l’enfance. »[2]

Virage sur l’aile, parfois les années comptent double, Binet dans son Bilan de la psychologie en 1910, considère désormais que « lorsque le charme de la nouveauté commencera à diminuer, on s’apercevra que ce qu’il manque aux travaux de psycho-analyse, c’est ce caractère de l’objectivité et de la démonstration sans lequel il n’existe aucune science »[3].

Freud était homme trop avisé pour ignorer ces railleries. Toutefois, les propos de Binet méritent notre attention, puisqu’ils viennent exprimer que la psychanalyse peut être victime de beaucoup de choses, notamment de son succès mais aussi de la façon avec laquelle certains, de ne pas tenir leur orientation, finissent par se loger dans l’activisme chiffré.

Car Binet a choisi depuis avec qui il travaille, et, toujours en 1910, toujours dans le même éditorial de l’Année psychologique, il vient vanter les mérites de son instrument de mesure de l’intelligence : « On comprend pourquoi on a suscité un intérêt beaucoup plus vif […] ; il s’agit de mesurer l’intelligence de sujets bien définis, d’écoliers, […] et les applications pratiques de cette étude sont évidentes, pour le recrutement de classes d’anormaux et aussi pour la formation de classes de surnormaux, et aussi pour la détermination de la responsabilité de certains débiles. »[4] Cette dernière mention relative à la responsabilité est étonnante et vient signer que l’approche de la psychologie expérimentale reste toujours un appendice de l’ordre public.

À la question « qu’est-ce que l’intelligence », Binet avait désormais la réponse : c’est ce que mesure le Quotient Intellectuel dont, avec Simon, il jeta les bases encore utilisées aujourd’hui. Que Freud cite cet auteur-là ne manque pas de sel : il extrait la fibre des intuitions de Binet, vient les rappeler, comme une partie jamais perdue dans ce débat, encore actuel, qui anime la scène entre psychanalyse et statisticiens adeptes des mesures.

[1] Binet A., Le fétichisme dans l’amour, Paris, Payot, 2011 (réédition).

[2] Freud S., « Un enfant est battu », Œuvres complètes XV, Paris, PUF, 1996, p. 122.

[3] Binet A., « Le bilan de la psychologie en 1910 », L’année psychologique, vol. 17, Paris, 1911, p. 8.

[4] Ibid., p. 9-10.