Arts
  • 11 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Travailler ou se laisser travailler, par Anaëlle Lebovits-Quenehen
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Christian Boltanski est de ces hommes dont la rencontre vous change. Il ment si vrai ! Et cela parce qu’il sait d’un savoir dont il a payé le prix – en corps – que la vérité ment. De l’impossible qui l’habite, il fait une œuvre.

Christian Boltanski est un Mensch, terme qui désigne en Yiddish un homme qui assume ses responsabilités, qui est fidèle à son éthique. Et quelle est cette éthique ? Celle de créer malgré l’impossible qui fait le cœur de son art et qu’il a pourtant tôt identifié. Christian Boltanski n’est donc pas seulement de ces artistes qui créent malgré la claire conscience que leur art est voué à échouer, mais bien plutôt parce qu’ils en ont la claire conscience.

Lors de l’entretien qu’il a offert au dernier numéro de La Cause du désir, un point spécialement nous en apprend sur la façon singulière dont il enseignait ses élèves à l’école d’art où ils se formaient. Voici le bien curieux conseil qu’il leur donnait : « attendre et espérer »[1]. À l’école de Christian Boltanski, on n’apprend donc ni la technique ni le travail comme préalable à la création artistique. On apprend au contraire qu’être artiste, au sens fort de ce terme, c’est être son œuvre même. Or, cette confusion entre l’artiste et son œuvre implique que l’artiste ne peut à proprement parler travailler à son œuvre, pour cette raison précise que c’est son œuvre qui le travaille. Il a beau éventuellement chercher ainsi l’inspiration, elle lui tombe dessus bien plus qu’il ne tombe sur elle.

Quand Christian Boltanski énonce donc qu’il ne travaille pas et qu’il regarde surtout la télé, j’entends qu’il ne travaille jamais parce qu’il est sans cesse au travail. C’est cela même, être son œuvre.

Le rêve de tout artiste est, dit-il en ce sens (et non sans humour), de se confondre si bien avec son œuvre qu’il finirait par lui ressembler : ainsi « Francis Bacon, à un Bacon, et moi, à une boite de biscuit »[2]. Je ne sais si cette ressemblance est tout à fait perceptible à l’œil du commun des mortels. Sans doute l’est-elle en revanche aux yeux de l’artiste lui-même, qui, nous désignant le réel à travers sa singulière fenêtre, nous montre finalement en chacune de ses œuvres non pas tant ce qu’il voit, mais de quel regard il le voit, et de quel regard il est vu ce faisant.

La langue commune consacre en tout cas les grands artistes en confondant volontiers en un signifiant unique leur nom d’artiste et leur production. Ainsi dira-t-on bien d’un tableau de F. Bacon que c’est un Bacon ou d’une performance de Christian Boltanski, c’est du Boltanski. En nommant de leur nom propre les exemplaires qui composent l’œuvre des grands artistes, en faisant ainsi de leur nom propre, un nom commun, la langue sanctionne paradoxalement leur style en tant qu’il est hors du commun. Notons qu’à l’écrit, une œuvre d’art qui se laisse désigner par le nom de son auteur s’inaugure d’une majuscule. Celle-ci rappelle à propos que ce genre de nom commun ne se soutient que du nom propre dont il émerge.

Comme le diable – dont c’est la définition même –, l’artiste divise. Christian Boltanski ne cherche d’ailleurs pas à flatter les sens, au contraire. Il affirme tant et si bien sa singularité qu’il plaît franchement aux uns et déplaît sans doute aussi franchement aux autres du même geste, dans un même élan et du mouvement même dont il produit son œuvre. L’entretien que Christian Boltanski a offert au dernier numéro de LCD a pour titre : « Quand l’art défie le Diable ». Ce titre se tient. Mais ce qu’on apprend à l’école de Christian Boltanski, c’est qu’un grand artiste est aussi ce diable qui met l’art au défi.

[1] Boltanski C., entretien avec Anaëlle Lebovits-Quenehen, « Quand l’art défie le Diable », La Cause du Désir n°96, Paris, Navarin, 2017, p.150.

[2] Ibid.., p.150.