Édito
  • 14 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Comment enseigner ce qui ne s’enseigne pas ?, par Philippe Hellebois
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« La seule formation que nous puissions prétendre
à transmettre à ceux qui nous suivent s’appelle un style. »[1]

 

Cette question sur l’enseignement est posée par Lacan dans un petit texte, « Pour Vincennes » qu’il écrivit à la demande de J.-A. Miller pour soutenir le département de psychanalyse de l’Université de Paris VIII. Ce dernier le commente dans les deux dernières séances de l’un de ses cours intitulé « Tout le monde est fou ».[2]

Il pose l’enseignement de la psychanalyse en un paradoxe : le savoir ne vaut que pour un seul, celui qui en est l’objet en sa chair et son corps. Par conséquent l’analyste est celui qui se forme non par l’enseignement, mais par l’expérience, celle de son analyse pendant laquelle il a cherché les mots pour énoncer sa vérité, sa jouissance ou sa folie, soit la part de son être qu’il n’avait jamais subjectivée jusqu’alors. Et le délire commence au moment où l’on veut généraliser ce qui ne vaut que pour un seul, bref dès que l’on en fait matière à raisonnement – le délire commence avec la raison, note ainsi J.-A. Miller.

Lacan considère d’ailleurs que cette faille entre théorie et pratique ne se surmonte ni ne se dépasse, mais s’explore voire se creuse – Freud y a cheminé, écrit-il. C’est dans ce but qu’il a inventé la procédure de la passe au terme de laquelle les AE n’accomplissent pas le miracle de faire de leur vérité celle de tous, mais permettent seulement qu’elle puisse éventuellement servir à d’autres. Et ceci sans que personne ne puisse savoir à l’avance ce qui de tout cela fera mouche : il s’agit de partager des expériences qui furent et resteront radicalement singulières, et non pas de proposer des modèles. La fonction de l’AE n’est peut-être pas très éloignée du clair-obscur de Rembrandt peignant une lumière qui ne dissipe nullement l’ombre, mais l’intensifie en n’éclairant que certains personnages, ou s’il s’agit de portraits, certaines parties du corps. Dans ce même fil, on pourrait évoquer aussi ses contemporains que furent Georges de la Tour ou le Caravage.

Une école de psychanalyse rassemble donc ce que Lacan appelait des épars désassortis cheminant ensemble pour partager ou supporter une orientation commune mais exigeante selon laquelle La vérité n’est jamais qu’un délire puisque seules les vérités existent, toujours relatives – ce qui ne plut évidemment guère au pape actuellement retraité quand il évoquait naguère une dictature du relativisme –, et transitoires. Notre régime de vérité supporte aussi peu l’universel que l’éternité.

Notre enseignement le plus précieux peut tenir en un mot, le style, à condition de l’entendre comme Lacan. Il lui a en effet donné un sens inédit, voire inouï puisqu’il ne s’agit plus de ce qui s’imite, soit d’un semblant ou d’une forme, mais du savoir que l’on aura tiré de notre objet, soit ce qui nous fait irréductiblement aussi singulier que seul. Le style c’est l’objet, lançait-il ainsi en ouverture de ses Écrits.

 
[1] Lacan, J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, Paris, Seuil 1966, p. 458.

[2] Lacan, J., « Pour Vincennes », Ornicar ?, 17-18, 1979, p. 278 ; et le commentaire de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », (2007-2008), leçons des 4 et 11 juin 2008. Inédit.