Enfances
  • 14 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Les insurrections du désir, par Éric Zuliani
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En 1946, dans un article sur la psychiatrie anglaise et les soldats qui présentaient ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui des troubles du comportement, le Dr Lacan fait cette remarque : « ce n’est pas d’une trop grande indocilité des individus que viendront les dangers de l’avenir humain. […] Par contre le développement qui va croitre en ce siècle des moyens d’agir sur le psychisme, un maniement concerté des images et des passions […] seront l’occasion de nouveaux abus de pouvoir. »[1] Il offre là une indication au praticien du champ psy qui veut s’orienter, en donnant une dignité à l’indocilité, à la révolte pourrait-on dire – manière de nommer le désir –, et en appelant à une vigilance sur les manifestations du pouvoir à venir. Nous y sommes avec les principes d’évaluation, de protocolisation et de mesure en tout genre en matière d’éducation dans nos institutions, qui font l’impasse sur les voies du désir.

Indocile n’est pourtant pas un diagnostic, mais il permet d’apercevoir la place importante du non, du refus chez les sujets que nous accueillons. Les psychologues de l’enfance ont découvert que le non structure le sujet, quand il s’énonce sur fond d’un consentement. Quand devient-il alors pathologique ? Quand il est radical refus. Même dans ces cas, le non reste l’expression d’une « insurrection de a »[2] dans le sujet et, à ce titre, c’est d’abord le sujet lui-même qui a affaire à quelque chose qui se refuse en lui. Un désir peut s’en déduire. On a tous fait cette expérience, simplement en parlant : ce que l’on dit ne se confond jamais à ce que l’on veut dire ; un « dire que non » constitue le parlêtre. Emmanuel Macron ne s’y est pas trompé lors du lancement du 4ème Plan Autisme, constatant que le jeune Thomas ne peut absolument pas être sous contrainte[3].

Les personnes qui s’occupent des indociles les accueillent, leur parlent et ainsi établissent des relations. Elles entrent en dialogue avec eux pour leur demander les raisons des actes qu’ils ont commis, les y rendre sensibles ainsi qu’aux perspectives qui s’ouvrent à eux. On reconnaît, ainsi, qu’ils peuvent en répondre au nom d’un désir qui les concerne. Retenons le terme établi : une institution n’est rien d’autre que le résultat d’une action qui établit, institue. Un lien social, très curieux parfois, s’établit et crée de petits fragments de discours. On confronte le sujet en priorité à l’établissement d’un lien social, plutôt qu’à un Autre qui n’existe pas, qui serait mâtiné de père (la loi) ou teinté de mère (la réparation). Loi et réparation ressurgissent dans le lien social, qui lui existe, sous les formes d’un appel à la raison et à la sensibilité depuis Freud. De petits fragments de discours est le nom du cadre dont nous parlons dans nos institutions. Les êtres humains sont ainsi faits que pour établir des choses dans leur monde, ils parlent, c’est-à-dire ils tissent des significations, s’inscrivent dans des liens de discours pour pouvoir parler avec d’autres, partager des significations communes. Pour les jeunes dont nous nous occupons, ces liens ne sont pas établis à l’avance. Mais une fois qu’ils le sont, ils leur permettent de dire leurs intentions et de répondre de ce qu’ils disent et font.

 
[1] Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 120.

[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 151.

[3] « Vous pouvez laisser Thomas se balader. Il a adopté les lieux. Fais ce que tu veux ! De toutes façons, je crois que vous avez totalement échoué à le mettre sous une contrainte. Et c’est sans doute très bien ainsi. »
http://www.dailymotion.com/video/x5spiaf_lancement-du-4e-plan-autisme-a-l-elysee_news