Arts
  • 20 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Piero Manzoni : un mal-appris ?, par Patrick Hollender
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La sublimation est parfois le lieu d’une transposition réelle de la pulsion par la re-création d’un objet non transformé. Elle va contre les normes et les formes d’apprentissage que la civilisation habille par les semblants de l’image.

L’artiste plasticien Piero Manzoni (1933-1963), précurseur de l’art conceptuel, influencé par les Ready Made de Marcel Duchamp expose, en 1961, une œuvre d’art intitulée Merda d’artista. Quatre-vingt-dix boites de conserve hermétiques contiennent les excréments de l’artiste. Chacune de ces boites est étiquetée, numérotée, datée et signée avec l’indication du poids du déchet organique permettant d’en fixer la valeur au prix du cours de l’or. Une « merde » réelle qui vaut son pesant d’or, ne fait qu’indiquer comment la pulsion anale est transposable au consumérisme de l’industrialisation capitaliste qui segmente en ordre, poids et mesure, l’objet produit en série, mais aussi comment le sujet se sert de la ruse du signifiant pour dénoncer les semblants de l’époque, dans une subversion de la norme et du discours du maître.

Avec Lacan, le signifiant prend en lui-même valeur de jouissance pour traiter ce qui est dysharmonique au corps. C’est là que l’artiste, par son montage pulsionnel, tente de récupérer l’objet a, objet déchet qu’il récupère sous la forme de l’objet précieux, à partir de sa désinvolture. Il ose une invention signifiante par laquelle il trouve à épater son public, comme aussi bien le troubler, et à la marge de laquelle l’objet perdu résonne de ce qui a fait cause du désir. L’artiste fait scandale : malappris, mal élevé, malotru… Est-ce bien cela que nous avons appris à repérer et à désigner comme une œuvre d’art ?

Le manque d’étanchéité et la corrosion de certaines boites n’ont pas conduit pour autant à l’annulation de l’œuvre d’art, mais au contraire, assuré auprès des acquéreurs, une plus-value sur le marché de l’art. Objet insatiable du manque-à-jouir, l’œuvre de Manzoni est devenue évolutive, « performance » de l’artiste malgré tous les désagréments nauséabonds qu’elle a pu poser au moment des expositions. La sublimation est ici émanation brute de la transposition de la pulsion anale et scopique qui vire à la perversion ennuyeuse puisqu’on ne sait plus quoi faire de cet objet réel qui embarrasse et parce que monté sur le piédestal de la jouissance, il ne peut plus être jetable. Des vitrines étanches seront donc spécialement conçues pour voir sans répugnance, ni répulsion, les boites qui enferment le trésor… signifiant de l’artiste, et de son calcul qui en chiffre la jouissance.

Cependant, avec l’œuvre de Manzoni, personne ne peut contester avec Freud que la défécation, dans le mouvement même d’expulser ou de conserver les selles, est susceptible de procurer des sensations voluptueuses, en obtenant par le modelage de l’objet, quelque chose qui a rapport métonymique avec l’œuvre d’art. L’émergence du signifiant qui s’origine de la demande sous le regard de l’Autre y est impliquée de façon décisive. Dressé contre la jouissance de l’Autre, l’objet réel peut s’exposer comme rébellion masquée. Le sujet ne peut consentir à évacuer l’objet a, qui devient alors bouchon au manque et farce de la sublimation. Art du sphincter de l’artiste, le concept est né d’une querelle avec son père qui le traita « d’artiste de merde ». Merda d’artista constitue une réplique à l’insulte du nom, à ce qui réduit l’être du sujet à son jugement dernier et dont le fantasme, comme le dit Lacan, « […] ne touche au réel qu’à perdre toute signification »[1].

 
[1] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 487.