Le billet des J47
  • 20 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Dressage de la langue ou libération du désir ?, par Virginie Leblanc
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« L’on ne dit pas … reusement, mais heureusement ! »[1]

 

Mère, frère, ou sœur, qu’importe celui ou celle qui prononça ces mots pour reprendre le petit Michel qui se réjouissait tant pourtant que son soldat de plomb ne fut pas cassé : ce proche incarna à merveille en cet instant l’Autre comme lieu du signifiant, tout autant qu’un autre dont le savoir sépare. Séparation irréversible entre la signification, ce soulagement contenu dans le mot-étiquette prédéfini – « heureusement », et l’exclamation enfantine dans tout le plaisir de sa jaculation, de l’inscription corporelle de la langue privée – « reusement », ne sentez-vous pas, vous aussi, en le prononçant, comme il fait bien passer la jouissance triomphante de l’enfant, ce doux raclement ? Qu’à cela ne tienne : Michel deviendrait poète pour continuer à faire vivre et explorer ces sonorités intimes, aux résonances si physiques, sa langue à lui, sa lalangue.

Apprend-on alors à parler, ou est-on d’abord dressé par le langage lui-même, aliéné pour toujours et jamais tout à fait séparé, jamais tout à fait certain de ne pas prononcer les mots d’un autre ? « On parle d’apprentissage de la langue. Il y a vraiment un apprentissage de la langue quand on vous apprend à parler comme tout le monde. Si l’on a besoin de vous apprendre à parler comme tout le monde, c’est que justement votre premier mouvement, lorsque vous êtes tout petit, n’est pas du tout de parler la langue de tout le monde, mais de vous bricoler une langue à vous à partir de celle des autres. »[2]

Ce « bricolage », n’est-ce pas précisément ce subtil entrelacement du désir et du dressage dans l’apprentissage de la langue ? Nul autre que le poète ne peut nous le donner à voir aussi bien. Pour Leiris, la langue maternelle même était empreinte d’une certaine violence. Pour Kamel Daoud qui s’en explique aujourd’hui que paraît son deuxième roman, l’apprentissage du français, en douce, alors que ses grands-parents se réjouissaient qu’il étudie des livres fut son « acte dissident »[3]. À travers la lecture des romans de littérature ce n’est pas seulement le plaisir physique qu’il découvrit, celle de l’idiot qui ne lit qu’à une main. C’est « un attentat contre le dictionnaire » qu’il décida de perpétrer en apprenant d’abord la langue par recoupement métonymique, d’un mot l’autre, puis en forgeant son style, en proclamant que le français avait un sexe, et féminin, que conjuguer, c’était jouir : aussi c’est donc bien dans la gangue pré-découpée des signifiants empruntés à la langue du colon que naquit son désir le plus intime. Et qu’il agrège aujourd’hui une communauté silencieuse de lecteurs, pas tout à fait donc tout seuls devant la page de ses livres subversifs, mais convaincus avec lui qu’apprendre peut décidément bien être érotique.

 

[1] Leiris M., « …reusement », Biffures (1948), Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1991, p. 12.

[2] Miller J.-A., « Vous avez dit bizarre ? », Quarto, n° 78, février 2003, p. 9

[3] « Il était une fois Kamel Daoud… », émission Boomerang sur France Inter, mardi 12 septembre 2017.

https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-12-septembre-2017