En analyse
  • 20 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur « Ne-pas-vouloir-savoir »[1]?, par Stella Harrison
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« TCC et mémoire sont liés étant donné que les troubles de la pensée entraînent inévitablement des problèmes de mémorisation », apprenons nous, et joyeusement, en un clic sur un site Internet.

L. n’a pas choisi la voie des TCC, elle est en analyse. Elle a du mal à retenir, à apprendre. Sa mémoire lui joue des tours. Elle me relate un jour cet embarras : pourquoi le nom d’une collègue ne lui revient-il presque jamais et doit-elle se voir embarquée en un sinueux voyage avant de le retrouver ? Y a-t-il à cela « des raisons plausibles »[2]?

Il se trouve qu’à la place de ce nom se présente le plus souvent celui de Fabienne A., collègue précédente avec laquelle elle n’avait pas eu particulièrement de liens. Fabienne A., elle-même, avait été recrutée après Kim G., collègue qui avait brillé dans le service. Pourquoi le nom de Kim G. semblait-il déjà lui aussi échapper à la mémoire de notre analysante ? Polissons notre loupe, freudienne : il se trouve que Kim G. avait été recrutée après une certaine Marie N. Comme l’évoque Freud, L. « retrouve dans sa conscience d’autres noms, des noms de substitution, qu’elle reconnaît aussitôt comme incorrects, mais qui n’en continuent pas moins à s’imposer à [elle] obstinément. »[3]

Pourquoi revient à L. le nom de Marie N. ? Il va se révéler qu’il condense de lourdes charges de jouissance longtemps à elle-même ignorée : Marie est le prénom d’une ancienne collègue, qui mit fin à sa vie assez tôt, triste événement qui avait eu le mérite de bouleverser L. ainsi que tout l’entourage. Marie N. avait été recrutée juste après Cécile H., jeune et jolie, tôt décédée. Le nom « Marie N. » portait inextricablement et injustement la marque de ce drame.

Freudiens, nous rapporterons dans un premier temps la raison de l’oubli du nom de Hélène C. au refoulement du sujet évoqué par Freud dans son texte ici cité. « Mort et sexualité »[4] sont ici des sujets bannis mais insistants qui charrient du sens : le vif souvenir de la jeune collègue, ravie si tôt à la vie juste après son mariage. « On ne peut pas dire que ne-pas-savoir soit le contraire de savoir, y est impliquée aussi le ne-pas-vouloir-savoir, le savoir-mais-ne-pas-y-faire-attention, le savoir-mais-ne-pas-vouloir-en-tirer-des-conséquences, le savoir-et-penser-à-autre-chose, le savoir-comme-ci-mais-pas-le-savoir-comme-ça. »[5], nous précisait lumineusement J.-A. Miller en 2009.

J’avancerai, dans un second temps, que L. faisait couple dans son fantasme avec la mort. Est-ce bien de cela qu’elle ne voulait rien savoir, au prix d’un balbutiement, d’un mensonge – l’un des noms du refoulement[6] –, sur les noms ? Libérée du partenaire secret de sa jouissance, est-elle sur la voie de retrouver le vif du savoir déjà là ?

 
[1] Miller J.-A., « Une nouvelle alliance avec la jouissance », La Cause du désir, « Faire couple », Paris, Navarin, n°92, avril 2016. p.98.

[2] Freud S., « Oubli des noms propres », Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1966, p.1.

[3] Ibid., p.2.

[4] Ibid.

[5] Miller J.-A., op cit., p.98.

[6] Ibid., p.97.