Hérétiques
  • 26 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Épisode 2 : les gnostiques, par Philippe Benichou
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Le christianisme naissant fut l’objet d’une multitude d’interprétations de l’événement Jésus-Christ. Parmi elles on compte très tôt un ensemble de courants de pensée réunis sous le nom de gnosticisme, qui fut l’objet principal des attaques des premiers polémistes chrétiens contre les hérésies. Longtemps il en fut des gnostiques comme de la réaction païenne au christianisme. Leurs œuvres systématiquement détruites comme hérésies ne furent connues que par celles qui les condamnaient. Mais un jour de 1945, des paysans firent une formidable découverte à Nag Hammadi en Egypte, exhumant des rouleaux de papyrus porteurs d’une traduction copte de plus de quarante textes de la tradition gnostique, disponibles aujourd’hui dans une remarquable édition dans la Pléiade[1].

Les fondements de la pensée gnostique sont antérieurs au Christianisme, fait d’influences mazdéennes, pythagoriciennes et platoniciennes et mettent en valeur une relation au divin qui ne se fonde ni sur la foi, ni sur les œuvres, mais sur la connaissance qui donne à cette pensée son nom, gnôsis en grec.

Alors nos gnostiques, ils veulent connaître, et pas n’importe quoi : la vérité divine, la vraie. Et quand on leur raconte que c’est un Dieu tout puissant, créateur du ciel et de la terre, qui nous a fait un monde aussi pourri, où règnent le mal, la souffrance et l’injustice, ils sont franchement circonspects. Les sources nous disent qu’ils se seraient alors écriés d’une seule voix : « Ça, la vérité ? Mon cul ! » – les gnostiques auraient adoré Queneau. L’univers leur apparut un défaut dans la pureté du non-être – les gnostiques auraient adoré Valéry –, créé non par un Dieu de lumière mais par un ange déchu, un Satan[2], créateur de l’ignoble et périssable matière. Ah ! La matière ! Parlons-en. En plus on leur demande, à ces malheureux gnostiques, de la reproduire, en usant de cette chose indescriptible qui n’est pas sans rapport avec nos jambes –les gnostiques auraient adoré Beckett. Ils devaient professer de s’en abstenir, ce qui fait que séthiens, valentiniens, basilidiens, barbélonites, floriens, zachéens et autres borborites ne devaient pas survivre bien longtemps à leurs doctrines…

Pour les gnostiques, cependant, existait une voie de salut pour l’homme. Et c’est ici que la figure du Christ intervient. En effet, fort heureusement d’après eux, dans chaque être se trouvait une étincelle de lumière issue du Dieu véritable, qui lui, vivait pépère avec ses anges et ses éons, dans des sortes de « royaumes divins postérieurs » – les gnostiques auraient aussi adoré le Président Schreber. Jésus était pour eux celui qui avait été envoyé par Dieu aux hommes pour prendre connaissance de cette étincelle et s’unir à nouveau avec la divinité. Cette connaissance du divin en soi fut le but fondamental de l’enseignement de la Gnose.

La séduction qu’un tel savoir ésotérique peut exercer sur ceux qui cherchent devait se poursuivre au-delà des premiers siècles sous d’autres formes, l’alchimie, la kabbale, l’hermétisme. La Flûte enchantée de Mozart est ainsi infiltrée du mythe gnostique, familier aux courants maçonniques des Lumières.

Et allez savoir… Ce voisin que vous apercevez parfois sur votre pallier et que vous saluez négligemment. Qui vous dit qu’il n’en est pas ?

[1] Ecrits gnostiques, Édition publiée sous la direction de Jean-Pierre Mahé et Paul-Hubert Poirier, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007.

[2] Jacques-Alain Miller évoque notamment les gnostiques et ce Satan dans son cours de l’Orientation Lacanienne, Pièces détachées, cours inédit du 20 avril 2005.