Édito
  • 26 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Incasable, par Philippe Hellebois
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Tout est dans le cerveau ! Que n’a-t-on lu et entendu cette antienne du scientisme contemporain ! Pour ma part, la dernière fois fut particulièrement touchante puisque c’était de la bouche d’un vieil homme s’essayant à comprendre l’hystérie persistante de sa femme, laquelle trouve encore, à quatre-vingt ans passés, à se dérober à lui. Elle s’évanouit, s’endort, il s’angoisse et se rassure en pensant que ce n’est pas elle mais son cerveau – c’est un couple solide et touchant.

Le cerveau a assurément de nombreux mérites qu’il ne s’agit pas de contester, mais de laisser à leur place. Lacan le compare à une machine perfectionnée – un ordinateur dirait-on aujourd’hui – qui ne dit pourtant rien du sujet. Il considère même que le sujet dont les performances s’en rapprochent est rien moins que débile : « Pourquoi ne faisons-nous pas, nous aussi, en vingt secondes, trois milliards d’opérations […] comme le fait la machine […]? Chose curieuse, ça fonctionne quelquefois comme ça un court instant. Sur l’ensemble de ce que nous pouvons constater, c’est chez les débiles. Le phénomène des débiles calculateurs est bien connu. Eux calculent comme des machines. » [1]

Autrement dit, la machine-cerveau n’est pas le sujet, mais un instrument, qui s’appelait l’âme avant l’essor du discours de la science. La tradition philosophique la créditait d’ailleurs des mêmes performances, constantes et permanentes, puisque Descartes considérait que «  l’âme pense toujours »[2]. Rabattre l’une sur l’autre, écraser le sujet sous le savoir n’en fait pas un intellectuel, mais le rend aussi savant que bête. C’est ce que fait résonner le mot d’esprit fameux de Lacan rajoutant un accent circonflexe à l’alphabêtisation.[3] La distinction à faire n’est donc pas entre le physique et psychique, mais entre psychique et logique au sens de logos, le psychisme et le sujet.[4]

De ne rien devoir au psychique le sujet se trouve ailleurs, mais où ? C’est un effet du langage, lequel, n’est pas dans, mais hors du cerveau, « comme une araignée » dit encore Lacan.[5] Quant à savoir d’où vient le langage, c’est quelque chose dont personne ne sait rien puisqu’on ne peut en parler qu’en fabulant.

[1] Lacan, J., « Place, origine et fin de mon enseignement », Mon enseignement, Paris, Seuil, Collection Paradoxes de Lacan, 2005, p. 44.

[2] Lettre à Gibieuf, citée par J.-A. Miller, « Interpréter l’enfant », Le savoir de l’enfant, Travaux récents de l’Institut psychanalytique de l’enfant, Paris, Navarin, 2013, p. 23.

[3] Lacan, J., « Postface au Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil 2001, p. 504.

[4] Lacan, J., « Place, origine et fin de mon enseignement », op.cit., p. 45.

[5] Ibid., p. 46