La première fois
  • 26 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur Souvenirs scolaires, par Yves Depelsenaire
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L’homme intelligent aime à apprendre, l’imbécile aime à enseigner

Bertrand Russell

  

Dès mon premier jour d’école, a débuté la longue expérience de l’ennui. À son grand mécontentement, j’avais posé à l’institutrice une question impertinente qui en témoignait déjà : « Quelle heure est-il ? ».

Ma première insurrection fut intellectuelle. Pour des raisons qui m’échappaient, j’atterris dans un cours de religion. J’y fus horrifié par l’histoire du Christ, « qui s’est sacrifié sur une croix pour sauver les hommes ».

Vers huit ans, je me pris d’une grande affection pour un nouvel instituteur. Le transfert opéra : mes résultats scolaires devinrent d’un coup les meilleurs.

Je dus changer régulièrement d’école, de sorte que je n’avais guère le temps de m’y faire des camarades. Quand pour la première fois je me fis un ami, j’étais fou de joie. Elle fut gâchée par ma mère, qui l’accueillit mal.

Mon frère cadet entra dans la même école que moi. Au coup de cloche, nous devions rejoindre nos rangs dans la cour. Tancé sévèrement par le directeur pour avoir tardé à y prendre sa place, il prit peur et urina dans sa culotte. Le grand éclat de rire de tous les enfants devant cette humiliation me révolta.

On disait de moi que j’étais « en avance ». J’entrai effectivement plus tôt que les autres à l’école secondaire, où d’un seul coup, comme j’avais quinze ans, les choses s’inversèrent. L’école me dégoutait, et je n’en fichais plus une.

Je lus avec délectation Ferdydurke, le roman de Witold Gombrowicz, y trouvant le mot sous lequel classer définitivement toute entreprise éducative : cuculisation. Et je répétais à l’envi l’adage de Bertrand Russell que j’ai mis en exergue de ces quelques lignes.

Un seul professeur trouvait grâce à mes yeux. Il fut la première personne que j’entendis prononcer le nom de Freud. Il m’impressionna beaucoup en nous lançant un jour cette question : « Qui parmi vous n’a jamais pensé à se suicider ? ». Je repensai à lui plus tard en entendant Lacan à Louvain : « Comment pourriez-vous supporter une histoire pareille, si vous n’étiez pas assuré que ça va finir un jour ? ».

Je dus absurdement redoubler une année pour avoir échoué en chimie, petit cours d’une heure par semaine dans la section gréco-latine. Le monde s’éteignait.

J’avais fait – était-ce à cette occasion, je n’en suis plus sûr – l’expérience traumatisante, que Lacan épingle dans son Séminaire X : celle de l’angoisse de l’examen, angoisse culminant dans une éjaculation involontaire. Où l’on saisit que pour le garçon, la première rencontre avec une femme tient toujours un peu de l’examen. Remets ta copie, petit gars !

J’eus un sursaut. Sortir au plus vite de cette prison.

Je m’enorgueillissais d’être le meilleur en dissertation, où je pouvais faire étalage de tout ce que j’avais appris par moi-même de philosophie. Je gagnai même un concours national en la matière. Trente ans plus tard, je fus consterné, au grand amusement d’une de mes filles, que j’avais aidée dans cet exercice, de recevoir la mention : travail insuffisant !