Enfances
  • 28 septembre 2017
  • - Commentaires fermés sur L’enfant et le savoir, par Hélène Deltombe
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« L’enfant, nous le voyons prodigieusement ouvert à tout ce que l’adulte lui apporte du sens du monde »[1], souligne Jacques Lacan tout en repérant les difficultés de l’enfant à prendre la parole car il est en prise directe avec un réel qui le déborde : sa prématurité le met dans une position de vulnérabilité, il est assailli de pulsions contradictoires, il est dans une confrontation traumatique au langage.

Il s’essaye à « un premier traitement du réel sous forme de monologue par des bruits de bouche, par le babil »[2], ce que Lacan caractérise ainsi : « le langage intervient toujours sous la forme de ce que j’appelle d’un mot que j’ai voulu faire aussi proche que possible du mot lallation – lalangue »[3]. Encore faut-il que le cri, à la naissance et ensuite, soit interprété par l’Autre comme un appel. Le cri devient alors modulé selon le désir en jeu chez le sujet.

Puis, c’est l’alternance de la présence et de l’absence de l’Autre qui devient décisive pour prendre la parole. Dans les interstices de l’absence de l’Autre, l’enfant fait entendre ses exigences pulsionnelles, il entre dans le circuit de la demande. Il jouit de la sonorité des mots, dans une intense jubilation, un mot ou l’autre se détache, qu’il répète à l’envi, le sens du mot commence à être pour quelque chose dans la jouissance éprouvée car une demande y est contenue, en son fond toujours demande d’amour, et cette parole conduit peu à peu le sujet à différencier les signifiants, à les opposer, à entrer dans les structures du langage. L’appui sur les paroles rythmées, comme les comptines, permet à l’enfant de rester proche de lalangue encore un temps, tout en allant à la conquête du savoir par la parole.

Freud remarque que « l’enfant s’attache aux problèmes sexuels avec une intensité imprévue et l’on peut même dire que ce sont là les problèmes éveillant son intelligence »[4]. Il pose d’inlassables questions, son esprit travaille, il développe des théories sexuelles, mais des éléments lui manquent pour obtenir la pleine intelligence des problèmes. Lorsqu’il renonce à obtenir des réponses, « ce n’est pas sans faire un tort durable à sa pulsion de savoir »[5] et à ses relations aux autres, car il ne croit plus possible de dissiper son ignorance en leur faisant appel. Voilà qu’il se sent « étranger aux personnes de son entourage, qui jusque-là avaient sa pleine confiance »[6].

Lorsque la curiosité intellectuelle demeure dès lors inhibée, ou bien devient pensée obsédante par retour du refoulé, la psychanalyse est l’offre faite au sujet de déchiffrer ce qui a pris forme de symptôme qui l’entrave dans son développement. Rien ne sert de s’affronter au symptôme, sur le mode d’un dressage plus ou moins exigeant, puisque ce serait mettre le sujet « dans une situation où, après qu’on l’a privé de ses moyens de défense, il est contraint de subir l’assaut de son angoisse libérée »[7]. Il s’agit plutôt d’aller à la rencontre des questions restées en impasse en déchiffrant les symptômes grâce aux formations de l’inconscient – lapsus, actes manqués, rêves – qui jaillissent dans la relation transférentielle au psychanalyste. Ainsi est-il possible de restituer au sujet le savoir qui lui échappait et de remettre en chantier son désir d’apprendre.

 
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 60.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 31 janvier 1996, inédit.

[3] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Bloc-notes n°5, 1975, p. 11.

[4] Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1980, p. 90.

[5] Ibid., p. 94.

[6] Ibid., p. 94.

[7] Freud S., « Le petit Hans », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1979, p. 176.