Édito
  • 3 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Apprendre à perdre ?, par Virginie Leblanc
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Que le dernier roman d’Alice Zeniter[1], pressenti pour le Goncourt 2017, dresse la douloureuse fresque d’une famille de harkis déchirée entre ici et là-bas, leur terre natale, l’Algérie n’est certes pas un hasard ; pas plus que les romans qui paraissent en cette rentrée littéraire soient traversés par les soubresauts d’un siècle déjà si déboussolé en son orée. Car si le roman n’a jamais cessé de se faire ce miroir qui se promène sur la grande route de nos vies, pour reprendre le bon mot stendhalien, il y a bien longtemps qu’il n’y est plus question d’un apprentissage de l’existence qui progresserait, étape après étape, jusqu’à l’accomplissement final. Déjà l’ironie de Flaubert avait ravagé le destin de son héros dans son (anti) Éducation sentimentale, où Frédéric ne pouvait que convenir avec son meilleur ami, que tenter, sans parvenir à l’oser, d’entrer dans le bordel où on les aurait initié aux choses du sexe, c’était bien ce qu’ils avaient eu de meilleur !

L’art de perdre : Alice Zeniter emprunte son titre à la poétesse américaine Elisabeth Bishop :

« Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître

tant de choses semblent si pleines d’envie

d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre. »[2]

Est-ce ainsi qu’il faut également comprendre l’apprentissage dans l’analyse, quand on a tant insisté lors de ces mois préparatoires sur le fait qu’il s’agissait, dans l’acte d’apprendre intrinsèque à la cure, d’extraire, de faire un peu mieux la prochaine fois[3] : dans la mesure où à l’envers de toute notion de stades à franchir ou de progression à accomplir, au cœur des séances gît le plus obscur de la répétition et de la pulsion, ni bonne, ni mauvaise, mais qui insiste à se satisfaire. C’est pourquoi on n’apprend rien de sa jouissance, si ce n’est à la manier, et c’est déjà beaucoup, et c’est pourquoi aussi ce qui prévaut chez le parlêtre, bien loin de l’animal que l’instinct guide à s’adapter progressivement à son milieu, chez l’homme « c’est dans le mesure où une tâche est inachevée que le sujet y revient. C’est dans la mesure où un échec a été cuisant que le sujet s’en souvient mieux. »[4]

S’agirait-il alors d’inscrire la psychanalyse au registre d’un art de vivre tout à fait spécial, l’art de perdre ? Ce serait méconnaître que Freud et Lacan ont passé leur vie à la décaler de toute sagesse qui dicterait pour chacun (et donc pour tous) une vision du monde, une manière de trouver à s’apaiser. Plutôt s’agit-il de concéder à reconnaître que son objet même, le réel chaque fois unique, hors-norme, condamne à la faille toute velléité de maîtrise comme de compréhension. Lâcher sur ses idéaux comme sur la ténébreuse satisfaction de la plainte, se délester des signifiants qui fixaient notre être, accepter le retour du même : la perte revêt dans l’analyse bien des visages que nous dévoileront sans doute lors de notre plénière ceux qui ont achevé leur parcours analytique. Bien loin du désespoir, c’est bien plutôt un gain qui découlerait de la perte, ou encore, un allègement, celui justement du sens à imprimer à une vie. Un maniement subtil, certes, l’art de savoir-y-faire.

[1]  Zeniter A., L’art de perdre, Paris, Flammarion, 2017.

[2]  Elizabeth Bishop, Géographie III, traduction de Alix Cléo Roubaud, Linda Orr et Claude Mouchard, Circé, 1991, p. 58 et 59.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Seuil, 1978, p. 108-109.

[4]    Ibid.