Édito
  • 5 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Je ne me suis jamais répété, par Philippe Hellebois
  • -

Rares sont ceux qui peuvent dire sans forfanterie une chose pareille ! C’était à Strasbourg en 1967, époque où Lacan faisait des conférences en province pour parler de ses Écrits parus peu avant, fin 1966.[1] Il ne s’autorisait pas que de ses qualités – personnage d’exception, travailleur acharné, savant génial, lecteur à la curiosité infinie, etc. –, mais surtout du désir qui l’animait, voire de son cher et grand tourment, le réel : ne disait-il pas aussi que ce réel était son symptôme ? Et ce réel l’incitait manifestement à ne pas se contenter de répéter, reproduire ce qu’il avait déjà trouvé. Il était sans doute un peu dandy, mais pas narcisse – le premier se distingue du semblable, et donc de lui-même, le second se contemple et s’y réduit ; l’un fait son chemin, l’autre devient son propre fantôme.

Cet effort pour amener à chaque fois du nouveau a permis à l’enseignement de Lacan d’en être vraiment un, et non un discours de professeur. L’enseignant trouve du neuf en expliquant ce qu’il ne comprend pas alors que le professeur ne fait que répéter l’enseignement des autres, ou dans le meilleur des cas de celui qu’il fut en un autre temps. Survivre à ce que l’on a trouvé n’est pas toujours facile, et les bibliographies sont remplies d’auteurs d’un seul livre, surtout s’il est réussi.

La répétition est plus indéfendable encore si l’on s’avise qu’elle est la condition sine qua non du dressage. Qu’il s’agisse d’otaries, d’ours, de tigres ou de sportifs, leur salut est dans l’entraînement, soit dans la reproduction infinie des mêmes gestes. Par contre, à l’enseignement de Lacan personne ne s’habitue jamais, chaque lecture étant sensiblement différente à chaque fois : je ne comprends pas, un peu, passionnément, à la folie …

Cette discipline que Lacan s’infligeait le mettait aussi de plein pied avec la structure même du savoir. Celui-ci ne se constitue pas par accumulation comme essaie de nous le faire croire le discours universitaire, lequel ne réussit qu’à nous endormir – la somme fait le somme disait ainsi un Lacan facétieux. Le savoir surgit plus qu’il ne s’élabore, et se produit par cassures, ruptures : c’est Descartes qui a ouvert le discours de la science au XVIIe siècle en nous coupant radicalement de ce qui précédait, et c’est Freud qui a trouvé le champ que nous creusons aujourd’hui. Il est vain d’en rechercher sources et précurseurs sinon pour vouloir les faire rentrer dans le rang. Et c’est à l’événement Freud, à la rupture qu’il constitue que Lacan dit avoir voué son enseignement. « C’est à ça, non pas que mon enseignement sert, mais qu’il est asservi. Il est au service, il sert à faire valoir quelque chose qui est arrivé, et qui a un nom, Freud. » [2]

Lacan ne cherchait pas à assurer ce qu’il appelait une victoire de penseurs, mais de bien autre chose, soit de produire des analystes à la hauteur de leur tâche. Hauteur est du reste un terme impropre puisqu’il ne s’agit pas de nous élever dans l’amphithéâtre des cimes, fussent-elles du savoir, mais au contraire de nous apprendre à en tomber de la bonne façon. Pour le dire encore autrement, l’analyste est consulté sur ce qui échappe au savoir, sur ce que le sujet ne veut pas savoir. Si le transfert commence par parer l’analyste des plumes chatoyantes du sujet supposé savoir, la cure par contre en fait le centre d’une traque visant à révéler en lui l’objet-déchet auquel le sujet s’était accolé. [3]

 
[1] Lacan J., « Donc vous aurez entendu Lacan », Mon enseignement, Coll. Les paradoxes de Lacan, Paris, Seuil 2005, p. 116.

[2] Ibid., p. 120.

[3] Ibid., p. 137.