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  • 5 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Un savoir vivant, Laura Petrosino s’entretient avec Beatriz Udenio
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Beatriz Udenio[1] met en lumière les effets que peut avoir la séparation de l’objet voix en relation avec le savoir et l’apprentissage. D’un savoir au service d’enchanter l’Autre à un savoir en-corps. De l’enchantement au chant. D’être une voix éthérée, sans corps, au corps de la lettre. Un savoir qui devient un savoir vivant, avec un corps.

 

Laura Petrosino : Dans ton témoignage tu rends compte de la séparation de l’objet voix. Tu en fais un parcours précis et nuancé. Les Journées de l’ECF auront pour thème: « Apprendre, désir ou dressage », peux-tu situer à un moment de ton analyse une intervention qui ait eu quelqu’effet dans ta relation au savoir ?

Beatriz Udenio : Je me souviens d’une séance où j’avais parlé du thème de la séparation de l’objet. Je disais que la séparation ne doit pas entraîner la perte ni la nostalgie, mais bien plutôt la prise en compte du fait que le lâchage de l’objet a un rôle moteur. Je crois que lorsqu’il se produit une modification dans le rapport de sujétion à l’Autre, lequel maintient un alibi et nous conduit à la rencontre avec la castration, quelque chose se trouve ébranlé, et lors de la chute de cet alibi névrotique – Lacan se réfère à lui dans son Séminaire VI – la façon de soutenir le désir se modifie. Quelque chose de l’ordre d’un moteur se met en marche. Lors de cette séance, mon analyste ne m’a pas accompagnée jusqu’à la porte de son cabinet. C’est à ce moment précis que j’ai pu dire, sur le bord, sur le seuil de la porte, juste avant de sortir de la séance, que j’allais commencer des cours de chant.

L.P. : Dans ton premier témoignage tu mentionnes quelque chose qui me paraît très intéressant pour penser le statut de l’objet voix dans ton cas. Tu dis qu’à un moment de ton analyse « cesse de te convenir d’être seulement une voix éthérée, sans corps ».[2]

B.U. : Oui, être une voix au service de l’enchantement de l’Autre, une voix éthérée, sans corps. Cela me fait penser à ces moments tout au long de mon histoire au cours desquels ceci était manifeste. Récemment j’ai visionné la vidéo de la fondation de l’Ecole, au cours de laquelle j’avais lu l’Acte de fondation. Lorsque je me suis mise à lire ce texte, j’ai senti que la fondation de l’Ecole s’effectuait à mesure que ma lecture progressait. L’aliénation à l’Autre a atteint son maximum de puissance et, à la fois, elle se trouvait trouée par la dimension de l’acte. En mettant ma voix au service de cette fondation, j’ai éprouvé une angoisse que je n’avais jamais ressentie auparavant. Pourquoi ? Prêter ma voix à l’Autre était ma vocation, mais se soutenait d’une décorporisation.

L.P. : Un savoir qui se mettait au service de l’enchantement de l’Autre au moyen de la voix… un savoir décorporisé.

B.U. : Oui, c’était un savoir à tel point adressé à l’Autre qu’il se revêtait de ce que je supposais pouvoir enchanter l’Autre. Et c’est pourquoi je me sentais toujours très bien durant les examens, j’obtenais toujours de très bonnes notes. Dès l’enfance j’ai trouvé mon lieu à partir de cette capacité de mimétisme par rapport à ce que je supposais que l’Autre désirait.

L.P. : De l’enchantement au chant… Et que t’ont enseigné les cours de chant sur l’objet voix ?

B.U. : Il y a des questions que je découvre peu à peu, à mesure que je m’embarque dans les cours de chant. Il y eut une rencontre avec ma professeure, mais en outre, les cours de chant m’ont conduit à appréhender les choses avec le corps, à les enregistrer dans le corps. Le corps s’est vitalisé. Il est devenu un corps vivant. Par exemple, à un certain moment dans mes cours de chant j’ai capté que je commençais à chanter en ouvrant davantage la bouche – expression qui prend une valeur bien au-delà du chant. Les cours de chant se sont constitués sur le terrain de la constatation d’une certaine séparation de l’objet voix, en me permettant de mettre d’une autre façon le corps en jeu. Je dirais ensuite qu’il y aurait lieu de considérer diverses expériences dans lesquelles le « un corps » peut être capté, en dehors de la séance analytique.

L.P. : Dans son Séminaire XX, Lacan dit : « Dans votre discours analytique, le sujet de l’inconscient, vous le supposez savoir lire. Et ça n’est rien d’autre, votre histoire de l’inconscient. Non seulement vous le supposez savoir lire, mais vous le supposez pouvoir apprendre à lire. Seulement ce que vous lui apprenez à lire n’a absolument rien à faire, en aucun cas, avec ce que vous pouvez en écrire. »[3] Comment envisages-tu cet « apprendre à lire » par rapport à ton témoignage ?

B.U. : La séquence de rêves et d’interventions que j’ai présentée lorsque j’ai construit mon témoignage rend compte d’un « apprendre à lire » qui se vérifie toujours par rétroaction. Cette différence que Lacan signale me paraît intéressante, entre ce que l’on apprend à lire et ce que l’on écrit. Dans mon cas, dans le rêve qui me conduit à la passe apparaît la lettre « B » qui est l’initiale de mon nom propre : « je me trouve dans la salle d’attente de l’analyste. Elle est vide. Il entre avec une feuille de papier blanc, et il me dit: “Signez”. Je signe avec un B au bord de la feuille, qui disparaît jusqu’à l’autre côté de celle-ci et qui reste en filigrane. Je le regarde et je lui dis : “Et vous savez, je suis toujours sur le bord”, il répond : “Vous pouvez rester ici, aller là, et puis plus loin”. En chantant, je lui demande : “Et maintenant ?”[4] En chantant il me répond : “Rien de rien”[5]. Je m’en vais et je franchis la grande porte d’entrée tout en voyant défiler mes différents noms : Bucurie, Beatriz. »[6] Cela que l’on écrit reste : la lettre Bêta, la signature, le bord de la feuille, le mouvement moebien, et ce qui reste en filigrane. Cela constitue pour moi « l’en-corps de la lettre ».

L.P. : C’est le passage d’une voix éthérée et sans corps, au corps de la lettre… Merci beaucoup Beatriz !

B.U. : Merci à vous !

 

Traduit de l’espagnol par Jean-François Lebrun.

 

[1] AE (EOL), Argentine, pour la période de 2014 à 2017.

[2] Udenio B., « Premier témoignage », Lacaniana n°17, p.104.

[3] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, p.38.

[4] NDT : en français dans le texte

[5] NDT : en français dans le texte

[6] Udenio B., op. cit.