Édito
  • 10 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Jusqu’ici, je résiste, par Philippe Hellebois
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Qu’il serait beau que Malappris puisse le dire ! Il s’agirait alors de la résistance témoignant du dur désir de durer à laquelle il satisfait honorablement : il sévissait déjà l’an dernier sous le doux nom de Matuvu et s’imagine déjà l’an prochain s’appelant Malfichu – la série serait alors une condition du sérieux.

La résistance dont parle Lacan dans cette phrase de sa conférence de Bordeaux le 20 avril 1968 n’est pas celle qu’il faut pour durer, mais pour faire échec à l’assimilation de son discours par ce qu’il appelle la culture.[1] Il se méfiait de la culture pour la simple et bonne raison qu’elle constitue à ses yeux une tentative d’homogénéisation de la pensée, et ceci au niveau le plus bas, celui du journalisme. La culture s’oppose à la pensée, elle « décharge complètement de la fonction de penser ».[2] La pensée est un effet du signifiant sur le vivant, effet à prendre radicalement puisqu’elle existe avant même qu’il y ait quelqu’un pour s’en apercevoir : que ça pense avant que je – au sens de moi – le sache constitue l’inconscient. La pensée concerne ce que l’on ne comprend pas, ce dont on n’est absolument pas maître, soit le réel. C’est ce que la culture escamote en donnant aux résultats de tous ces efforts une forme plus ou moins avenante sous les espèces des grandes idées générales dont l’histoire de la pensée dresserait le catalogue – les penseurs s’y pensent les uns les autres, et les trouvailles ne sont plus que des héritages. Autrement dit, elle vise à se débarrasser de ceux qui tentent de penser ce fameux réel, comme Freud, Lacan et par extension leurs élèves. « Ce qu’on appelle le mouvement culturel a une fonction de brassage et d’homogénéisation. Quelque chose qui émerge a certaines qualités, certaine verdeur, certaine pointe. C’est un bourgeon. Ledit mouvement culturel le malaxe jusqu’à ce que ça devienne complètement réduit, infâme, communiquant avec tout. »[3]

Très en verve, il faisait cette équivalence célèbre entre culture et égout.[4] L’idée de Lacan est que la culture fait avec la pensée ce que la voirie fait avec les déchets, elle la cache pour mieux la faire disparaître. La culture en ce sens s’oppose au savoir autant qu’à l’art et la littérature, elle a plus de liens avec le ministère qui la régente qu’avec les créateurs, elle est affaire de professeurs mais non d’enseignants. La culture, c’est aussi l’enseignement secondaire, disait-il, celui qui crétinise.[5] Aujourd’hui nous dirions sans doute que la culture c’est communication et évaluation.

Comment s’en sortir ? Certains en réchappent rapidement, Lacan prenait l’exemple de son condisciple Leprince-Ringuet, précisant que pour sa part il lui avait fallu la psychanalyse. Mais toujours facétieux, il rajoutait : « Il faut dire qu’il n’y en a pas beaucoup qui en ont profité comme moi. »[6]

[1] Lacan, J., « Mon enseignement, sa nature et ses fins », Mon enseignement, coll. Les paradoxes de Lacan, Paris, Seuil, 2005, p. 75-112.

[2] Ibid., p. 86.

[3] Ibid., p. 89.

[4] Ibid., p. 82-85.

[5] Ibid., p. 95.

[6] Ibid., p. 95.