Cinéma
  • 10 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Tissage de l’apprenti, par Aurélie Pfauwadel
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Peut-être que tout « apprendre » est le fruit d’une rencontre qui laisse des traces : d’une rencontre, bonne ou mauvaise, entre le sujet et un autre incarné, rencontre qui séparera un avant d’un après. C’est ce que donne à voir le film L’apprenti (2008) de Samuel Collardey projeté lors du vivifiant cycle cinéma et psychanalyse organisé à Châteauroux[1].

On y suit les pérégrinations de Mathieu (15 ans), élève dans un lycée agricole, et apprenti en alternance dans la ferme de Paul. L’originalité de ce récit d’apprentissage moderne est de nous offrir une chronique adolescente dans le monde paysan et ouvrier, saisie au ras du réel, sous forme de « docu-fiction ». Le réalisateur souhaitait montrer comment on devient un homme à la campagne lorsqu’on ne dispose pas de modèle – en l’absence d’un père qui puisse servir de boussole.

Dans l’apprentissage de l’art de l’élevage et des techniques agricoles, on voit Mathieu faire l’épreuve de la résistance des choses et des êtres, non sans un certain comique lorsque veaux, vaches, cochons n’en font qu’à leur tête et refusent de se soumettre à sa volonté. Surtout, on y voit qu’apprendre n’est pas une simple affaire de passation technique, ni de communication de savoir-faire par l’imitation répétée de gestes. L’acte d’apprendre met en jeu un rapport entre des subjectivités, son ressort principal réside dans une relation de désir à désir. Telle est la démonstration discrète de ce joli film.

Mathieu, qui cherchait sans doute un modèle phallique et conquérant à admirer, se montre d’abord déçu par Paul dont il dénigre la conception traditionnelle du métier. Du haut de son savoir de maître capitaliste fraîchement acquis sur les bancs de l’école, rêvant de dominer la nature par la technique ­­– « choisir la période de vêlage », « introduire les chaleurs en toute saison » –, il lui fait même la leçon. Mais l’on finit par comprendre que c’est plutôt à son père que Mathieu aurait des reproches à adresser.

Par son attention et son écoute respectueuse, tel un psychanalyste, Paul fait accoucher Mathieu des paroles qui étaient restées en souffrance depuis le début du film. Il lui permet de dire sa douleur rentrée et méconnue de lui-même, lui qui clamait haut et fort ne pas avoir besoin de ce père qui « ne lui apporte rien ». Ici l’apprentissage n’est pas tant le résultat d’un savoir « en plus » à-prendre dans l’Autre, que le fruit d’un renoncement à une certaine position subjective : le déni vis-à-vis du manque, le rejet d’un chagrin intime dont il ne voulait rien savoir.

Paul se met également à nu en lui confiant le drame de sa vie : la perte d’un enfant. Au manque de l’un répond le manque de l’autre. Ce qui fait ainsi de Paul un « maître authentique », c’est le désir de transmission qui l’anime, et qui passe par ce lien de parole qu’il sait nouer avec son apprenti. Certes, Mathieu échoue à l’examen, mais l’année n’est pas perdue pour autant : il a changé, il a mué, quelque chose est passé.

[1] Cycle Cinéma et psychanalyse, Châteauroux 2017-2018, sur le thème « Apprendre. Désir ou dressage », qui comportera quatre projections-débats : L’apprenti de Samuel Collardey (16 septembre 2017) ; Tel père – tel fils de Hirokazu Kore-eda (2 décembre 2017) ; Mandy d’Alexander Mackendrick (20 janvier 2018) ; Mud de Jeff Nichols (7 avril 2018).

www.cap-cine.fr/chateauroux/evenement/Pre__769_sentation_cycle_2017-2018.pdf