Littérature
  • 10 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur La tresse du savoir, par Hélène Bonnaud
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Dans son livre La tresse[1], Laetitia Colombani a construit un récit autour de trois femmes dont les histoires se passent dans trois continents différents et n’ont rien en commun. Pourtant, leur existence trouvera à faire tresse à la fin du roman, tresse de cheveux, cette parure féminine qui constitue pour chaque femme, l’un des objets d’où sa féminité s’éprouve.

Smita, Giulia et Sarah sont des femmes courageuses. C’est ce trait qui est mis en valeur dans leur histoire propre.

Smita vit en Inde. Elle est une « intouchable ». En cela, elle est assujettie à ce S1 qui se transmet de mère en fille mais Smita se révolte et veut casser ce destin funeste pour sa fille. Celle-ci doit apprendre, aller à l’école, sortir de la répétition.

Lors de sa fuite avec sa fille, elles entrent dans un temple où on leur coupe leurs magnifiques cheveux, en offrande au Dieu qu’elles vénèrent.

Cette épreuve a un lien secret avec ce qui doit être sacrifié de sa féminité pour obtenir l’aide de Dieu.

Giulia vit en Sicile. Son père va mourir quand elle découvre que son atelier est en faillite. Toutes les ouvrières vont perdre leur travail. Elle veut absolument sauver la situation. Grâce à son amant, elle trouve une solution qui permettra de poursuivre l’œuvre du père qui lui a déjà légué son savoir-faire. Elle trouvera comment obtenir des cheveux venant d’Inde et qu’elle pourra ainsi travailler pour la création ancestrale de ses perruques.

Sarah vit au Canada et est une brillante avocate, promue à une réussite professionnelle sans faille. Sa carrière d’abord. Quand la maladie lui tombe dessus, loin de s’effondrer, elle veut traiter son cancer comme le reste de sa vie. Elle veut le contrôler et maintenir coûte que coûte sa vie normale. Mais le hasard fonctionne comme un réel et la voilà confrontée à l’abjection des autres. C’est au début de la chute de ses cheveux qu’elle décide de prendre en charge ce qu’il lui arrive et de lutter. Elle va choisir une perruque. On finit par lui présenter quelque chose qui a la consistance de vrais cheveux, beaux, soyeux, et qui nouent ainsi son histoire à celles de Smita et de Giulia.

Pour ces trois femmes, les cheveux incarnent trois modes différents de savoir sur la féminité : la première, Smita, en fait offrande à son Dieu. Elle est heureuse d’en faire don pour obtenir de lui le droit d’être libre et d’avoir accès au savoir pour sa fille. La seconde, Giulia, connaît la valeur des cheveux et cherche à sauver l’entreprise du père. Elle veut que ce qu’il lui a appris se perpétue et que les ouvrières de son atelier poursuivent ce travail de leurs mains expertes. Sarah a le savoir. Elle est brillante. Mais quand la maladie la frappe, elle doit accepter d’être elle aussi celle qui devra renoncer à sa réussite et perdre la chevelure incarnant à la fois ce qu’une femme peut perdre, mais aussi ce qu’elle peut donner et ce qu’elle peut récupérer de ce don pour l’offrir à une autre.

Ainsi se tresse, comme dans le nœud borroméen, ce qui fait symptôme pour chacune et aussi rencontre. La chevelure symbolise ce nouage car chacune a trouvé comment faire pour en jouir à sa façon. Jouir de ce qu’on a appris de soi, à un cheveu près.

[1] Colombani L., La tresse, Paris, Éditions Grasset, 2017.