Illuminations
  • 12 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Mot d’esprit au féminin, par Éric Zuliani
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Le mot d’esprit considéré par Freud comme lien social est une expérience de savoir qui a la caractéristique de ne pas passer par la voie de l’apprentissage mais par celle d’une expérience de satisfaction directement liée à un certain usage des mots, d’où surgissent instantanément surprise et savoir en un éclair. Freud examine ce plaisir pris chez l’enfant qui apprend et note qu’« il se le voit progressivement défendre, jusqu’à ce que les seuls assemblages de mots autorisés qui lui restent soient ceux qui ont un sens. »[1] Apprendre c’est donc se déplacer dans ces « seuls assemblages autorisés » acquis par l’apprentissage, ce qui implique une perte : celle d’une langue connectée à la jouissance. Cette langue, qui n’est pas celle de tout le monde, est l’envers du discours du maitre – nom du sens commun –, resurgissant dans le cadre d’une cure sous la forme d’un mot d’esprit, qui est alors une véritable expérience de savoir.

Mr Z en analyse depuis plusieurs années parle souvent de sa vie amoureuse. Disons qu’il l’a organisé avec sa partenaire de toujours, sur un ring où se côtoient tension agressive et érotisme, passion de l’ignorance, tout autant que de l’amour et de la haine. Dès le début, une jalousie tenace a fait de lui un inquisiteur exigeant et suspicieux, voire paranoïde, que seule l’extrême patience de son épouse toute en manœuvres dialectiques a pu maintenir dans des limites, y trouvant son compte par les paroles qui s’y échangent et l’impuissance dans laquelle se trouve son compagnon. Évidemment, notre analysant a découvert que ses poussées de jalousie répondaient régulièrement à des désirs inavoués pour d’autres femmes ; gain de savoir sur le dédoublement de sa vie amoureuse, certes, mais pas déterminant, car il ne saisit pas que sa jalousie sert à étouffer le désir d’une femme, en même temps que de le révéler en toute occasion. Et à méconnaitre l’élément féminin du problème, il tourne en rond.

Un jour, une fois de plus mais jamais de trop comme le veut la répétition, il lui dit qu’elle peut bien avouer à présent : « Tu as eu d’autres hommes dans ta vie ? » – « Oui. J’ai bien eu d’autres hommes », lui répond-t-elle. Mr Z est estomaqué par l’inédit d’une réponse qui le cueille. Devant cet aveu maintes fois sollicité et obtenu, il ne peut répondre. Devant son homme ébahi, elle ajoute : « Depuis tant années que je te connais, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir affaire au même homme ; alors oui, je n’ai jamais cessé de te tromper avec toi-même. »

Le mot d’esprit fait mouche pour notre analysant qui reconnaît aussitôt une énonciation qui compte pour lui en même temps qu’une donnée de la sexualité féminine lu chez Lacan, mais qu’il apprend enfin à ses dépens : « Il ne faut pas croire pour autant que la sorte d’infidélité qui apparaitrait là constitutive de la fonction masculine, lui soit propre. Car si l’on y regarde de plus près le même dédoublement se retrouve chez la femme, à ceci près que l’Autre de l’amour comme tel, c’est-à-dire en tant qu’il est privé de ce qu’il donne, s’aperçoit mal dans le recul où il se substitue à l’être du même homme dont elle chérit les attributs. »[2]

 

[1] Freud S., Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 235 et suivantes.

[2] Lacan J., Écrits, « La signification du phallus », Paris, Seuil, 1966, p. 695.