Adolescence
  • 12 octobre 2017
  • - Commentaires fermés sur Au fil de l’éducation, par Guillaume Miant
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Paru pour la première fois en 1925, l’ouvrage d’August Aichhorn, préfacé par S. Freud, présente le travail d’éducateur auprès de la jeunesse à l’abandon[1] : fugueurs, délinquants, enfants récalcitrants à toute éducation et placés, par conséquent, en institution.

Pionnier en ce domaine, Aichhorn développe comment les concepts de la psychanalyse lui ont permis, dans l’après-coup, de trouver une assise théorique à sa pratique, de mettre en lumière les processus subjectifs à l’œuvre pour les enfants dits carencés, et finalement de mettre en forme un travail éducatif novateur qui s’est d’abord construit de manière intuitive[2]. Celui-ci, en bannissant tout usage de la violence et en favorisant l’établissement d’une relation chaleureuse et empathique avec l’enfant, s’inscrit en effet en rupture avec les pratiques de l’époque dans les maisons dites de redressement.

L’accueil proposé par Aichhorn, dans les deux institutions qu’il a dirigées, s’appuie sur une conception originale de la déviance. Par analogie avec les névroses, il considère qu’il existe une différence entre l’état carentiel, latent, et les déviances qui n’en sont en fait que les manifestations visibles, symptomatiques. « La psychanalyse offre à l’éducateur de nouveaux aperçus psychologiques inappréciables pour l’accomplissement de sa tâche. Elle lui apprend à reconnaître le jeu de forces qui trouve son expression dans le comportement déviant, elle ouvre les yeux sur les motifs inconscients de l’état carentiel, et lui permet de trouver des voies susceptibles d’amener le sujet déviant à s’intégrer lui-même à nouveau dans la société »[3]. Le travail éducatif sort alors de l’ornière du redressement, lequel consisterait à supprimer par la force, voire la violence physique, les comportements asociaux considérés comme un déficit d’intégration de la loi. Il ne s’agit plus seulement de combler ce manque d’éducation supposé mais de saisir le conflit inconscient qui détermine les conduites afin d’agir efficacement sur elles, puis de permettre à l’enfant de renouer un lien social selon les modalités singulières de son désir – et non plus selon une soumission à la discipline des adultes.

Ainsi le professionnel ne détient plus a priori le savoir qu’il conviendrait d’acquérir, ni les bonnes méthodes à appliquer d’emblée. Il est suspendu au savoir contenu dans l’énigme que recèle les conduites délictueuses de l’enfant et qu’il revient d’élucider grâce au transfert. Aichhorn invite à aborder l’enfant sans idée préconçue et à bien repérer l’effet produit par les mesures éducatives mises en place[4]. Car l’éducateur opère « dans une incertitude inévitable »[5] et il ne peut que suivre les « traces repérables »[6] laissées par l’enfant qui toujours le précède. Aichhorn précise par conséquent qu’il n’élabore aucun plan pour supprimer méthodiquement l’intégralité des manifestations de carence et qu’il ignore même si cela serait possible : « j’en suis encore au stade où je suis depuis des années, exploitant les situations favorables qui se présentent, ou les créant lorsqu’il est possible d’en créer, utilisant et l’affectivité et la réflexion, en fonction du cas »[7]. C’est bien ce dernier qui, entre les ouvertures offertes par la contingence et les butées du réel, oriente le travail éducatif.

Par la prise en considération des « faits subjectifs »[8] et des motifs qui ont conditionné les passages à l’acte de l’enfant, l’éducateur devient « son allié compréhensif »[9]. « Nous devons nous mettre exclusivement et très nettement du côté de l’enfant dont nous avons la charge éducative, c’est-à-dire qu’il est très important pour nous d’apprendre de lui-même comment il se situe face à la vie, comment elle se reflète en lui. […] Ce que nous racontent les personnes de son entourage sert uniquement à appréhender encore plus nettement sa propre attitude. Nous concevons ses comportements, tels qu’ils nous sont décrits comme une réaction parfaitement naturelle et évidente à des stimuli donnés que nous devons connaître avant de pouvoir songer à la levée de l’état carentiel. »[10]

Cependant « il n’est pas […] nécessaire, pour introduire les mesures éducatives adéquates, d’aller jusqu’aux facteurs ultimes. Il suffit dans un premier temps de déterminer leur direction ; le fil de l’éducation conduira ensuite lui-même aux profondeurs nécessaires »[11]. Si une élucidation complète du cas ne s’avère pas indispensable, il reste par contre important de se laisser guider par la clinique et par les effets des interventions auprès des jeunes. L’éducateur doit donc s’enseigner de l’enfant avant de pouvoir lui apprendre quoi que ce soit.

 

[1] Aichhorn A., Jeunes en souffrance. Psychanalyse et éducation spécialisée, Nîmes, Éditions Champ social (2e édition), 2005.

[2] Ibid., p. 150.

[3] Ibid., p. 9.

[4] Ibid., p. 37.

[5] Ibid., p. 72.

[6] Ibid., p. 75.

[7] Ibid., p. 81.

[8] Ibid., p. 67.

[9] Ibid., p. 114.

[10] Ibid., p. 150-151.

[11] Ibid., p. 83. Nous soulignons.